Tchétchénie, la terreur continue

Après vingt ans de guerrePlongée avec Manon Loizeau dans un pays «pacifié» par la terreur d’un régime qui tente d’éradiquer toutes les traces du conflit

Plus encore que la violence quotidienne, Manon Loizeau a voulu raconter l’oubli et l’interdiction de se souvenir.

Plus encore que la violence quotidienne, Manon Loizeau a voulu raconter l’oubli et l’interdiction de se souvenir. Image: DR

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Vingt ans après le début de la première guerre en Tchétchénie, la journaliste et réalisatrice franco-britannique Manon Loizeau est repartie dans la petite république nord-caucasienne – désormais inféodée à Moscou – à la rencontre de ceux qu’elle avait connus à l’époque. Après un an de tournage, ponctué de multiples interruptions pour déjouer la surveillance des autorités, cette spécialiste de la Russie de 45 ans, qui a déjà consacré des kilomètres de pellicule au peuple tchétchène, était à Genève pour présenter son nouveau film, Tchétchénie, une guerre sans traces, dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH).

Régime totalitaire

Un documentaire poignant et glaçant qui explique les rouages machiavéliques d’un système totalitaire mis en place par Vladimir Poutine et le président tchétchène, Ramzan Kadyrov, pour soumettre un peuple rebelle et faire définitivement taire les voix dissidentes. Le constat de Manon Loizeau fait froid dans le dos. Aux 150 000 morts et aux milliers d’enlèvements et de disparitions commis au nom de la lutte antiterroriste succède aujourd’hui l’effacement systématique de toutes les traces de la guerre et des exactions de l’armée russe. L’histoire de la Tchétchénie est en train d’être réécrite. Elle commence désormais avec l’arrivée de Poutine au Kremlin et le règne du clan Kadyrov et de ses milices sur ce petit pays martyr.

Raconter l’oubli

«Je pensais faire un documentaire à partir de témoignages de Tchétchènes rencontrés lors de mes précédents films, explique la réalisatrice. Je me suis vite rendu compte que c’était impossible. La plupart d’entre eux avaient quitté le pays, les autres avaient peur de parler.» Plus encore que la violence quotidienne, Manon Loizeau a voulu raconter l’oubli et l’interdiction de se souvenir. «Aucun pays n’a imposé ça à son peuple. L’an dernier, pour faire plaisir à Poutine, Kadyrov est allé jusqu’à interdire la journée de commémoration de la déportation des Tchétchènes par Staline. Des gens ont tenté de protester. La moitié d’entre eux ont été convoqués dans la résidence de Kadyrov et passés à tabac pendant des heures.»

«En 2004, j’avais quitté un champ de ruines; j’ai retrouvé un pays méconnaissable, amnésique et schizophrène, dans lequel les gens n’ont même plus le droit de pleurer leurs morts. Les tours de verre, les centres commerciaux et les mosquées flamboyantes de «Grozny City» ont effacé les stigmates de vingt ans de guerre. Les rues défoncées par les blindés ont aujourd’hui des allures d’avenues staliniennes et portent désormais le nom des principaux bourreaux de la population tchétchène. Les portraits de Poutine et de Kadyrov sont omniprésents.»

Derrière ces façades clinquantes et cette apparente tranquillité, la réalité est terrifiante. «Chaque jour, des hommes et des femmes continuent de disparaître. La peur est plus forte aujourd’hui que sous l’occupation russe», poursuit la réalisatrice, qui fait part de son inquiétude pour les rares voix dissidentes ayant accepté de dénoncer la terreur dans laquelle Kadyrov a enfermé son peuple. Tout écart et toute critique envers le pouvoir sont brutalement réprimés. Quant à ceux qui ne font pas allégeance au clan Kadyrov, leurs jours sont comptés.

Un peuple à genoux

«La Tchétchénie est devenue une prison», murmure Rosa, qui se confie en ombres chinoises devant la caméra. «C’est une Corée du Nord au sein de la Fédération de Russie», ajoute un juriste du Comité contre la torture qui enquête sur les disparitions et dont les locaux ont été incendiés la veille de Noël. «La situation est telle que les Tchétchènes n’ont d’autre choix que de se murer dans le silence et de collaborer avec le régime pour rester en vie. Ce peuple, naguère si fier et si rebelle, est devenu l’ombre de lui-même», souligne Manon Loizeau.

La brutalité de la répression et l’extrême violence de ces deux guerres ont mis les Tchétchènes à genoux. Le régime mafieux et corrompu de Kadyrov a gangrené la société par l’argent et la contrainte. La «tchétchénisation» du conflit promise par Poutine est en train de les achever. Depuis qu’ils ne sont plus tués par des soldats de l’armée russe, les Tchétchènes sont tués par les leurs.


«Tchétchénie, une guerre sans traces», ce soir sur Arte à 22 h 35 et le samedi 7 mars à 14 h au cinéma Grütli, à Genève

Créé: 02.03.2015, 17h51

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