«Le trafic d’enfants footballeurs s’accélère, et rien n’est fait pour le stopper»

FootballUne nouvelle affaire de jeunes joueurs africains exploités au Laos fait scandale. Elle n’étonne pas Jean-Claude Mbvoumin, de Foot Solidaire.

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Photo d'illustration. Image: Alain Gavillet

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Ils dormaient sur de fins matelas, entassés à trente dans une salle minuscule sans fenêtre. Ils s’entraînaient deux fois par jour, n’étaient pas payés, ou si rarement. Ils ne bénéficiaient d’aucun soutien médical, alors que certains étaient atteints de malaria et de typhus. Durant des mois, c‘est le traitement qu’a réservé à quelque 23 footballeurs mineurs africains, certains âgés d’à peine 14 ans, le club de Champasak United, équipe de première division au Laos. L’affaire a été révélée mardi par la BBC. Si 17 d’entre eux ont aujourd’hui été rapatriés vers leur pays, essentiellement le Liberia, six évoluent toujours dans le club, en toute illégalité, le transfert des mineurs étant prohibé par la FIFA, sauf exceptions d’ailleurs très controversées.

Jean-Claude Mbvoumin, ex-international camerounais, a fondé l’ONG Foot Solidaire, laquelle vient en aide aux jeunes footballeurs africains exploités de par le monde. Pour lui, cette nouvelle affaire d’enfants esclaves de la planète foot n’est que le sommet de l’iceberg d’un phénomène qui ne cesse de s’amplifier. Explications.

Jean-Claude Mbvoumin, que vous inspire cette nouvelle affaire?

Je suis ce dossier depuis quelques mois, c’en est un parmi beaucoup d’autres. Ce qui est grave aujourd’hui, c’est que le trafic de jeunes footballeurs s’accélère avec la caution de certains acteurs du monde du football. Au début de notre action, il y a quinze ans, on avait affaire à des individus véreux qui recrutaient sur le continent africain, il s’agissait de cas relativement isolés. Désormais, on se situe dans un système institutionnalisé de recrutement d’enfants, avec la multiplication d’académies de football qui travaillent sans aucun contrôle et des clubs, de grands clubs même, qui participent à ce trafic.

Un très célèbre club a tout de même été sanctionné l’an dernier...

Oui, la FIFA a fait un exemple avec le FC Barcelone, puni pour avoir recruté des mineurs de différents continents. Mais cela ne représente qu’un cas au cœur d’une pratique qui se globalise.

L’Europe de l’Ouest n’est plus le seul point de chute, où l’on pouvait encore déceler les abus et repérer ces enfants perdus, errant sans papier, une fois jetés comme des Kleenex par ceux qui leur avaient fait miroiter une grande carrière. Aujourd’hui, l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Est deviennent d’importants pays recruteurs de très jeunes talents, ce qui rend la situation encore plus diffuse. Avec parfois, comme dans cette affaire au Laos, des cas d’exploitation manifestes, réduisant les enfants footballeurs à la condition d’enfants esclaves.

Quelle est l’ampleur du phénomène à l’échelle de l’Afrique?

C’est évidemment difficile de chiffrer un phénomène de l’ombre. Mais il y a deux ans, nous avons mené une enquête dans dix pays de l’Afrique de l’Ouest. On est arrivé à la conclusion que 15 000 enfants quittaient ces pays chaque année, espérant faire carrière dans des clubs européens, asiatiques, moyen-orientaux... Nous avons aussi repertorié dans ces dix pays pas moins de 500 000 enfants s’entraînant dans des académies plus ou moins structurées. Tous rêvent d’émigrer.Cela donne l’ampleur de ce business. Il y a aussi ces recruteurs qui viennent aux enfants. Chaque année, les académies du Moyen-Orient organisent de véritables battues en Afrique pour repérer de jeunes talents, recrutés par centaines.

La FIFA a pourtant pris des mesures. Les transferts de mineurs sont interdits, il y a un système de monitoring de chaque transfert dans le monde. Alors, où sont les failles?

Ces mesures sont totalement insuffisantes, voire parfois contre-productives. Il faut rappeler que l’interdiction de transfert international de mineurs est assortie de plusieurs exceptions, dont celle qui autorise le contrat si la famille du joueur mineur vit, pour des raisons autres que le football, dans le pays du club recruteur. On le sait, ces dispositions sont allègrement détournées, car des clubs s’arrangent pour faire venir les familles en leur trouvant des petits boulots. Plus grave encore, une autre manière de détourner les règles de la FIFA, c’est d’engager des procédures d’adoption. On a vu des cas où des pseudo-agents de joueurs ont adopté sans problème trois, quatre, cinq, dix enfants africains pour parvenir à légaliser leur transfert.

Il faut aussi comprendre que le système de monitoring des transferts, le Transfert Matching System, ne fonctionne que pour les joueurs enregistrés auprès d’une fédération. Et cet instrument n’est pas accompagné d’un mécanisme de contrôle systématique et de sanctions.

Que reprochez-vous à la FIFA?

Tout comme les Etats africains, de ne pas prendre ses responsabilités. Depuis avril dernier, la FIFA a modifié plusieurs règlements. Désormais, il n’y a plus d’obligation de licence pour les intermédiaires sportifs. En outre, un club peut aujourd’hui demander un Certificat international de transfert pour un joueur dès 10 ans, contre 12 ans auparavant. La FIFA justifie cette mesure devant le constat qu’il y a une augmentation des transferts de mineurs, toujours plus jeunes, de par le monde. Concrètement, cela signifie surtout qu’elle ne fait vraiment pas grand-chose pour endiguer le phénomène, sinon adapter ses règlements à une réalité épouvantable: l’idée même qu’un enfant de 10 ans puisse travailler dans un club professionnel, très loin du lieu où il a grandi.

Que préconisez-vous?

Depuis des années, Foot Solidaire se bat pour faire entendre sa voix auprès de la FIFA, de la FIFPro aussi, le syndicat des joueurs, mais il n’y a aucun répondant, aucun intérêt réel pour ce phénomène, malgré les déclarations officielles. Il faut que cela change. Il faut engager de vrais moyens pour faire de la prévention sur le terrain. Nous préconisons notamment la mise en place de centres d’information pour les jeunes sportifs en Afrique. C’est un énorme défi que de faire comprendre à des familles pauvres que leur enfant n’a quasi aucune chance d’aller faire fortune en Europe ou ailleurs en jouant au football. Et faire comprendre aux instances africaines du football qu’elles doivent d’urgence mettre de l’ordre dans ce business remplis de fausses promesses.

Créé: 22.07.2015, 12h00

Jean-Claude Mbvoumin, fondateur de Foot Solidaire.

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