Le troisième homme de Mossack Fonseca

Panama PapersLe Suisse Christoph Zollinger a longtemps été l’un des trois dirigeants de la société à l’origine de la fuite de données. Il prétend s’être retiré de l’industrie offshore. Les «Panama Papers» prouvent qu’il reste plus impliqué qu’il ne veut bien l’admettre.

Christoph Zollinger (à droite) a créé la première équipe de bobsleigh du Panama pour laquelle il a notamment recruté un champion panaméen de saut en longueur.

Christoph Zollinger (à droite) a créé la première équipe de bobsleigh du Panama pour laquelle il a notamment recruté un champion panaméen de saut en longueur. Image: DR

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Mossack Fonseca, ce n’est pas que ses fondateurs, Jürgen Mossack et Ramón Fonseca. Un Suisse au profil atypique a longtemps œuvré à leurs côtés.

Après ses études de droit à Zurich, Christoph Zollinger ne se voit pas travailler en Suisse. Lors d’un tour du monde, au milieu des années 1990, le hasard le fait s’échouer, à 21 ans, à Panama, où il va travailler pour le premier fournisseur d’accès Internet du pays. Il sera ensuite engagé chez Mossack Fonseca (MF) comme technicien, avant de gravir rapidement les échelons. Son heure de gloire, il la doit à une idée un peu folle, qui n’est pas sans rappeler la comédie familiale de Disney Rasta Rocket: Chris Zollinger a bâti de toutes pièces une équipe de bobsleigh au Panama. Avec lui-même comme pilote et un objectif: les Jeux de Sotchi. Tout comme l’équipe jamaïcaine au cinéma, celle de Chris Zollinger, baptisée Spirit of Panama et qui s’entraînait à Saint-Moritz, dans les Grisons, ne parviendra jamais à se qualifier pour les JO.

Aujourd’hui, les Panama Papers révèlent une autre facette du Suisse. On découvre par exemple que c’est lui qui a plaidé pour que MF continue de faire affaire avec des clients problématiques. Voilà qui détonne avec l’image d’un homme sérieux, aventurier, mais au fond assez inoffensif.

Nous rencontrons Christoph Zollinger à la mi-mars dans le bureau zurichois de son conseiller en relations publiques. Sur la table, des documents au moyen desquels il compte bien justifier ses actes. Le juriste, 42 ans aujourd’hui, en est bien conscient: cela ne va pas être facile. Quelques jours auparavant, il a appris qu’une quantité gigantesque de données internes à Mossack Fonseca est parvenue à des journalistes. Ces documents éclairent sous un nouveau jour les déclarations qu’il a faites l’année dernière au quotidien Tages-Anzeiger: «L’une des raisons de mon retrait de MF, c’est que je n’arrivais pas à m’identifier au business offshore.»

Contre l’avis du contrôle interne

Les échanges d’e-mails au sein de MF montrent pourtant un Christoph Zollinger moins critique face à l’industrie dans laquelle il évolue. L’exemple le plus frappant remonte à 2011. Le contrôle interne de MF alerte ses trois dirigeants: certaines des sociétés qu’ils gèrent seraient liées à Rami Makhlouf. Cousin et ami d’enfance de Bachar el-Assad, l’homme passe pour un soutien important du régime syrien. Il figure sur la liste de sanctions américaines. Dans son message, la collaboratrice de MF juge cette situation «hautement risquée». Pourtant, le jour même, Chris Zollinger balaie ces avertissements. Pour lui, les reproches adressés à Rami Makhlouf ne sont que des accusations, des rumeurs, et non des faits établis.

«Avec le recul, mon commentaire dans l’e-mail au sujet de Rami Makhlouf était une erreur, et je la regrette»

Ce n’est qu’en septembre 2011, alors que la situation en Syrie ne cesse d’empirer, et que les autorités des îles Vierges britanniques s’intéressent aux sociétés, que Christoph Zollinger et MF se décident à prendre de la distance avec les sociétés de Rami Makhlouf – quatre mois aussi après que les frères Makhlouf ont été placés sur la liste suisse des sanctions.

«Avec le recul, mon commentaire dans l’e-mail au sujet de Rami Makhlouf était une erreur, et je la regrette», déclare aujourd’hui Chris Zollinger. Avant tout de même de justifier son comportement. Avec l’argument classique des fournisseurs de domiciliations offshore: MF n’avait pas de contact direct avec Rami Makhlouf. Ce dernier était client de la banque HSBC Private Bank à Genève, qui elle-même était cliente de MF.

Ce n’est pas la première fois que Christoph Zollinger tente de minimiser sa responsabilité. L’année dernière, l’homme affirmait ne jamais avoir été actionnaire de MF et niait avoir été l’un de trois «partenaires» de la société: «Je n’y ai jamais travaillé comme juriste ou avocat, je n’étais donc pas partenaire de MF Panama. J’étais responsable de la mise en place des plates-formes technologiques et de communication, ainsi que du portail en ligne.»

Pas partenaire «au sens propre»

Les Panama Papers, qui ont non sans ironie justement été rendus possibles par la digitalisation des documents de MF, le contredisent aussi sur ce point. Le Suisse avait des parts dans trois holdings de MF. Soit en son nom propre, soit par l’intermédiaire de sa fondation au Panama. Un document de la société Mossfon Holdings Ltd. daté de septembre 2013 attribue des actions à Christoph Zollinger en remerciement de «sa bienveillance et de son apport significatif à la société». Signé: les fondateurs Jürgen Mossack et Ramon Fonseca. Une vidéo interne tournée en 2012 précise qu’il a été «nommé officiellement comme partenaire» huit ans plus tôt. Dans sa propre signature e-mail, le Suisse se présente comme «partenaire» du groupe. Son nom figure parmi les administrateurs d’une douzaine de sociétés MF en février 2015. Et, en juillet dernier, une employée de MF envoie une brochure dans laquelle il est présenté comme le troisième membre de la direction.

Face à ces documents, Chris Zollinger maintient sa version et trouve une explication à tout. La brochure? Il s’agissait d’une vieille version, modifiée depuis. L’appellation «partenaire»? Elle doit être comprise au sens propre: en tant que membre de la direction, il était présenté comme «partenaire», mais il ne l’était pas au sens propre. Les conseils d’administration? Il les aurait quittés depuis. Ses actions dans trois holdings du groupe? Il a cédé ses parts dans l’une d’entre elles en 2011. Concernant les deux autres, il n’était pas au courant et vient de demander d’être rayé de la liste des actionnaires.

Même un haut cadre d’une entreprise spécialisée dans les constructions offshore semble donc se perdre dans l’imbroglio de ses propres sociétés. S’il était au courant, pourquoi tente-t-il de le cacher? Craint-il d’être éclaboussé par ses activités passées? Ou cet entrepreneur aventurier et enthousiaste a-t-il été pris dans un engrenage qui l’a dépassé?

Au terme de notre entretien, Christoph Zollinger est ému lorsqu’il évoque les qualités humaines de Jürgen Mossack et Ramón Fonseca. Cette émotion est-elle réelle ou s’agit-il d’un nouveau coup de bluff dans le vaste jeu de cache-cache offshore? Cela reste le secret de Christoph Zollinger.

cellule-enquete@lematindimanche.ch

Créé: 05.04.2016, 06h58

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