Comment la Tunisie imagine relancer son tourisme

DécodageFace à la désertion des vacanciers et des tour-opérateurs étrangers, conséquence de l'attentat de Sousse, le secteur travaille à sa reconstruction.

Un hôtel quasi désert à Sousse, quelques jours après l’attentat. Les Tunisiens espèrent créer un nouveau climat de confiance.

Un hôtel quasi désert à Sousse, quelques jours après l’attentat. Les Tunisiens espèrent créer un nouveau climat de confiance. Image: AFP

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Ahmed a beaucoup de patience. Sur la plage de sable blanc de Yasmine, à Hammamet, autrefois prisée des touristes, il lance inlassablement sa ligne à l’eau. «La pêche, ça fait passer le temps», dit-il. Même si le poisson n’a pas l’air de courir l’océan en ce mois de septembre, comme les vacanciers, qui ont déserté la Tunisie.

Le jeune homme a la particularité d’être l’unique employé d’un hôtel fantôme, lequel a dû se résoudre à fermer définitivement ses portes, conséquence directe du terrible attentat de Sousse, le 26 juin: 38 personnes abattues sur la plage à la kalachnikov par un jeune Tunisien, décrit comme «ordinaire», un étudiant qui aimait le break dance. Allez comprendre… Employé jusqu’ici comme réceptionniste, Ahmed, à cause de cet acte fou, se retrouve aujourd’hui payé pour surveiller, tout seul, un gigantesque palace, entièrement vide, «à faire la sécurité», comme il dit. «Je suis le dernier employé de l’hôtel, il n’y a plus personne, tout le monde a été licencié. C’est étrange comme sensation, les journées sont longues, mais je n’ai pas de quoi me plaindre. Moi, au moins, j’ai encore un travail.»

«Un pays à soutenir»

Malgré la présence massive d’Algériens cet été sur les plages, «en solidarité», ont raconté beaucoup d’entre eux après l’attentat de Sousse et celui du Musée du Bardo, à Tunis, les mauvaises nouvelles se suivent pour le tourisme tunisien. Compagnies de charters, grandes chaînes hôtelières (comme l’espagnole RIU et ses neuf hôtels) annoncent tour à tour fermetures temporaires ou retrait définitif du pays. Des chiffres à donner le tournis: l’activité hôtelière ne tourne qu’à 40% de ses capacités, le nombre de touristes avait baissé à la fin d’août de 25% par rapport à la même période de l’année précédente, une situation qui met en péril 400 000 emplois directs et 600 000 emplois indirects vivant du tourisme. Un manque à gagner aussi pour les caisses de l’Etat, désespérément vides.

Malgré ces statistiques très sombres, il y a ceux qui s’accrochent et veulent encore croire que cette Tunisie courageuse, en passe de réussir sa transition démocratique, va se sortir de ce mauvais pas. A Genève, c’est le cas d’Air Marin, tour-opérateur spécialiste de la Tunisie, qui vient d’organiser un voyage d’études pour les professionnels du tourisme et des acteurs qui la soutiennent, alors que d’autres se détournent du pays. «Il faut montrer les efforts colossaux que les Tunisiens entreprennent depuis les événements», dit Michel Vargues, directeur général adjoint d’Air Marin. Egalement du voyage, le Genevois David Brolliet, vice-président de l’Association pour le développement et l’animation des sites et du patrimoine en Tunisie (ADAPT), laquelle est en train d’échafauder des projets pour favoriser l’emploi dans le pays. «C’est particulièrement cruel pour ce peuple qui tend vers la démocratie de voir l’Europe lui tourner le dos, il mérite qu’on le soutienne», dit-il.

Un secteur à rebâtir

Mais comment faire revenir les vacanciers? Pour Abdellatif Hamam, directeur de l’Office national du tourisme tunisien, la priorité absolue est de travailler à reconstruire la confiance, d’abord en rassurant sur la sécurité. «Dans tous les secteurs concernés par la présence de touristes – hôtels, transports, sites historiques, des protocoles de sécurité ont été mis en place», sans pour autant militariser l’environnement. Les cars de touristes bénéficient d’escortes discrètes, un contrôle aux rayons X des bagages se fait à l’entrée des grands hôtels. Pour certains quatre-étoiles, les nuitées se bradent à 30 francs la nuit, à 100 francs pour un très confortable cinq-étoiles. Pas question toutefois d’en faire un argument de vente.

Les campagnes de proximité, invitant les tour-opérateurs à venir voir par eux-mêmes, remplacent les grandes campagnes de publicité généralistes sur le soleil, la mer et l’accueil chaleureux des Tunisiens. «Mais il ne suffit pas de raviver la demande, il y a aussi un travail de longue haleine à entreprendre sur l’offre. Car il faut bien le dire, les attentats ne sont pas les seuls responsables des ennuis du secteur. Nos produits touristiques ont besoin d’être revalorisés. Cela va de la propreté des plages à la formation du personnel hôtelier, de la classification des établissements à la création de produits touristiques globaux, qui dépassent la seule offre balnéaire. Aujourd’hui, les vacanciers ne se satisfont plus seulement de la plage. Les villes et les stations doivent leur offrir un concept intégré de divertissement: des bicyclettes à louer, un plan des bons restaurants, un site historique à visiter dans un rayon raisonnable, etc. C’est tout cela que nous voulons désormais mettre en place, en développant aussi d’autres régions que les côtes. Car, dans notre pays, le tourisme doit aussi être un vecteur de réduction de la pauvreté.»

Une vision partagée par Mohamed Ali Toumi, président de la Fédération tunisienne des agences de voyages, dont 120 d’entre elles ont dû mettre la clé sous la porte: «C’est un fait, le tourisme tunisien vit la fin d’une époque, celle qui a prévalu ces dernières décennies, où il suffisait de remplir les hôtels pendant trois mois pour faire son chiffre d’affaires. Ce temps est maintenant révolu: toute la branche va devoir se remettre en cause et travailler à un nouveau modèle touristique. Il nous faut un plan national de développement, une vision globale.» Ce plan passe par la diversification. Tourisme médical pour les plus âgés, tourisme événementiel pour les jeunes, tourisme de plaisance pour les plus fortunés, des pans entiers du secteur n’ont pas été exploités, avancent ceux qui veulent révolutionner la branche. «Aujourd’hui, le tourisme tunisien repose à 80% sur le balnéaire. Or le succès de la restructuration du secteur passera par une volonté active de diversifier l’offre», souligne la ministre tunisienne du Tourisme, Selma Elloumi, qui rappelle que, riche de ses vestiges antiques, au carrefour des civilisations, «la Tunisie compte quelque 40 000 sites historiques».

Marchés en prospection

La ministre rêve aussi de voir défiler dans ces sites les touristes indiens et chinois, deux marchés en croissance de 4 à 5% par an que la Tunisie tente aussi de séduire. Les vacanciers du Golfe, eux, attendront pour une offre à leur mesure. Prioritaires dans le programme électoral du parti islamiste Ennahda à l’automne 2011, ce n’est pas demain qu’ils arriveront. «La Tunisie n’est pas encore prête pour cette clientèle, qui exige un parc de villas individuelles et des prestations très haut de gamme», note encore Abdellatif Hamam.

En attendant le redémarrage du tourisme tunisien, le ministère a promis de verser 200 dinars par mois (100 francs), en guise d’indemnités, aux employés de la branche restés sur le carreau, à condition qu’ils entreprennent une formation. Sur la plage de Hammamet, Ahmed n’y croit pas vraiment et se fie plutôt à la beauté du décor, plage blanche et mer turquoise, pour garder espoir. «Regardez, c’est très paisible ici, lance-t-il, en remettant sa canne à l’eau. Il faut que l’on patiente, mais je suis certain que les touristes reviendront l’année prochaine!»

Créé: 30.09.2015, 08h44

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