«La Turquie se décide à agir, mais elle paie le prix de sa stratégie du flou»

Riposte contre DaechLongtemps accusée de laxisme, Ankara frappe en Syrie le groupe Etat islamique. Analyse avec l’expert Jean Marcou.

Des tanks turques patrouillent près de la frontière syrienne. Image d'archives

Des tanks turques patrouillent près de la frontière syrienne. Image d'archives Image: Keystone

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Bombardements aériens en Syrie, rafles dans tout le pays: la Turquie a engagé vendredi une importante opération contre le groupe Etat islamique (Daech), tout en ciblant également des activistes kurdes et d’extrême gauche. Pour Jean Marcou, professeur à Sciences-po Grenoble et spécialiste de la Turquie, cette offensive est un basculement important dans la politique menée jusqu’ici par le gouvernement turc. Elle révèle aussi la faillite d’une politique qui a consisté à bien trop ménager les djihadistes actifs en Syrie. Interview.

Pour la première fois, la Turquie déploie ses avions pour frapper militairement Daech. Comment analyser cette offensive?

C’est un véritable tournant. Jusqu’ici, on le sait, la politique turque a consisté à faire preuve de beaucoup de tolérance face aux djihadistes engagés en Syrie, son objectif affirmé étant de faire tomber Bachar el-Assad, tout en évitant de faire le jeu des Kurdes syriens. Mais cela fait quelques mois déjà qu’on voit le retour de bâton de cette stratégie floue: plusieurs incidents ont mis en exergue des tensions directes entre la Turquie et le groupe Etat islamique. L’an dernier, il y a eu l’affaire du tombeau de Suleiman Chah, le grand-père du fondateur de l’Empire ottoman, enclave territoriale turque en Syrie, que les djihadistes assiégeaient. En février, l’armée turque n’a pas hésité à faire une incursion sur sol syrien pour rapatrier le tombeau. L’été dernier, des diplomates turcs étaient pris en otage par Daech à Mossoul. L’attentat de Suruç lundi et la mort d’un soldat turc ont définitivement contraint Ankara à agir.

Quelle est la force de frappe de Daech en Turquie?

La Turquie a laissé se créer une situation de grande porosité. On sait la passivité dont a fait preuve Ankara face à tous ces djihadistes qui ont traversé sa frontière pour aller combattre en Syrie. Or cette porosité joue bien évidemment dans les deux sens. Un élément récent inquiète d’ailleurs Ankara: dans la version turque du magazine que publie Daech, la dernière édition attaque de front le président Erdogan, le traitant d’infidèle, de traître, et interdit même la consommation de viande turque (considérée comme haram). Jusqu’ici, Daech n’avait jamais attaqué ouvertement la Turquie. On se situe indiscutablement à un carrefour.

Jusqu’à quel degré d’intensité militaire la Turquie va-t-elle s’engager?

Soyons clairs, elle ne va pas entrer en guerre contre Daech en Syrie. Sa ligne est résolument défensive pour l’instant, on le voit d’ailleurs avec les intentions annoncées ce vendredi par le gouvernement de construire un double mur en certains points de la frontière syrienne et d’y mobiliser des dirigeables. Ce qui est nouveau, ce sont les affrontements militaires depuis hier et l’ouverture des bases turques aux avions américains pour frapper Daech, un tournant là aussi, car la Turquie cultive une tradition de prudence face aux interventions internationales. Mais globalement, on se situe vraiment dans une stratégie de protection, c’est ce que demande la population turque, très critique sur la politique d’Erdogan de ces derniers mois, sur son laisser-aller face aux djihadistes actifs en Syrie. C’est d’ailleurs un élément important qui a pesé dans les mauvais résultats de l’AKP, le parti au pouvoir, lors des élections de juin. Il se voit maintenant contraint de devoir négocier pour former un gouvernement de coalition.

L’affaiblissement politique de l’AKP joue-t-il aussi un rôle dans la décision d’Ankara de muscler son action? Les activistes kurdes et d’extrême gauche sont aussi visés par les rafles…

Oui, incontestablement le pouvoir se retrouve dans une situation complexe et délicate. Sur le terrain, on assiste à une montée en puissance des Kurdes. Et aux dernières élections, le parti kurde, le HDP, a passé la barre des 10%. Ce qui est intéressant, c’est qu’au sud-est, on a vu des transferts de voix de l’électorat de l’AKP vers le parti kurde, la population étant vraiment exaspérée par le laxisme gouvernemental face à la situation syrienne. C’est aussi dans ce contexte intérieur tendu qu’il faut comprendre l’action militaire turque.

Créé: 24.07.2015, 17h20

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