Et si Vaud possédait bien assez de terres arables?

Terres d'assolementEt si on faisait fausse route dans la politique de sauvegarde de nos bonnes terres? L’urbaniste Thierry Chanard questionne.

Thierry Chanard s'interroge sur la manière dont la protection des bonnes terres arables est gérée.

Thierry Chanard s'interroge sur la manière dont la protection des bonnes terres arables est gérée. Image: Odile Meylan

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Coup de frein au développement de l’entreprise Hilcona à Orbe? La faute à la politique de préservation des surfaces d’assolement (SDA). Coup de semonce pour le quartier des Cornettes à Rennaz? Itou. L’exigence fédérale de préserver d’importantes surfaces de bonnes terres pour faire face à une éventuelle crise majeure pèse lourd sur le canton de Vaud, contraint d’identifier et de protéger un quota imposé (notre édition du 25 janvier). Architecte urbaniste spécialisé dans l’aménagement du territoire et directeur du bureau GEA à Lausanne, Thierry Chanard ne cache pas ses réserves face à cette politique. Entretien.

Qu’est-ce qui vous gêne dans l’exigence de préserver un quota fixe de surfaces d’assolement?
Ce n’est pas l’idée de préserver des bonnes terres qui m’interroge, c’est la manière dont on s’y prend, qui est trop strictement quantitative. On devrait remonter à l’essence même de ce que signifie une SDA. À quoi cela sert-il à l’origine? À assurer l’approvisionnement du pays en cas de conflit. Or on peut imaginer qu’en cas de conflit il suffirait de bombarder les machines agricoles pour affamer le pays. Je caricature, bien sûr, mais la manière dont on réfléchit à préserver des hectares de terres arables ne permet pas d’atteindre cet objectif avec certitude.

Préserver une marge de manœuvre serait donc un non-sens?
S’il s’agit de se prémunir contre une période de récession, je peux comprendre. Mais je m’interroge lorsqu’on parle de surfaces insuffisantes. Est-ce bien la réalité?

Comment cela? Le canton est tenu de préserver 75'800 hectares de SDA et ce seuil incompressible est presque atteint. Ce n’est pas une vue de l’esprit!
Je ne trouve pas la justification du maintien de ce quota aujourd’hui. Le plan sectoriel de la Confédération a posé cette exigence en 1992 et n’a jamais été revisité. Ce calcul était fondé sur les rendements et les moyens d’exploitation de l’époque, qui sont plus performants aujour­d’hui. Se pose-t-on la question de l’évolution des besoins de la population? Aurait-on les mêmes besoins qu’il y a vingt-sept ans, alors que la démographie et les techniques d’exploitation ont changé?

Que devrait-on revoir?
On devrait s’interroger sur ce qu’est devenue l’agriculture aujour­d’hui. La sensibilité de la population sur les pratiques du sol a évolué. Aujourd’hui, des viticulteurs de Lavaux exploitent en biodynamie, les agriculteurs évitent un maximum les pesticides, le tout-mécanique est remis en question. Une agriculture de proximité ne devrait-elle pas être un mélange entre l’exploitation de grands terrains, par exemple pour les cultures céréalières, et de petites surfaces en permaculture, en milieu urbain, dont les rendements peuvent être largement supérieurs à ceux d’une agriculture intensive? L’approche trop quantitative de la protection des bons sols devrait à mon sens s’accompagner d’une réflexion qualitative. Cette façon de procéder permettrait de dénicher de nouveaux territoires qui ne correspondent pas aux critères usuels des SDA mais pourraient constituer une réserve significative.

Vous pensez que les critères définissant une SDA devraient être revus?
L’altitude admissible ne devrait-elle pas être révisée dès lors que le réchauffement climatique est largement confirmé? Est-ce que les pentes maximales ne devraient pas être adaptées en regard de l’évolution des techniques d’exploitation? Sans parler de vastes territoires répondant parfaitement aux critères, parfois même exploités, mais non répertoriés comme SDA car voués à d’autres affectations que de la zone agricole. Le redimensionnement des zones à bâtir pourrait être déjà une excellente occasion de générer de nouvelles surfaces d’assolement.

Vous prêchez pour votre paroisse, non? Vous qui accompagnez les bâtisseurs dans des projets immobiliers, ne lorgnez-vous pas sur de nouveaux terrains?
Les urbanistes ne se focalisent pas sur le développement immobilier, de loin pas. Je m’interroge plus généralement sur cette volonté de «geler» le territoire. N’est-ce pas plutôt une volonté masquée d’engager un processus de décroissance? Disons les choses comme elles sont: on a grandi de manière désordonnée, on veut désormais corriger le tir en redimensionnant les zones à bâtir. Les SDA deviennent un levier supplémentaire pour atteindre cet objectif. Or le territoire ne se constitue pas du jour au lendemain, il a un rythme biologique lent, qui doit lui éviter les à-coups. Ce n’est pas parce qu’il a subi un développement immobilier déraisonnable qu’il faut aller trop loin dans l’autre sens. Ce d’autant que l’ensemble des autorités, qu’elles soient communales, cantonales ou fédérales, ont cautionné les outils juridiques qui l’ont permis! Elles doivent rester partenaires face à cette difficulté.

Peut-on vraiment ménager à la fois terres de qualité et développement urbain?
Certainement, mais cela restera toujours issu d’une pesée d’intérêts. Cela suggère aux administrations territoriales de se souvenir qu’elles disposent d’une marge d’appréciation dans l’interprétation et l’application des lois fédérales. N’appliquons pas une partie seulement de la LAT en faisant l’économie de la réflexion qualitative et stratégique. C’est grâce à un partenariat renforcé des acteurs du développement et une marge d’appréciation des critères que nous arriverons à assurer un développement économe de notre sol tout en préservant notre patrimoine paysager.

Créé: 25.03.2019, 07h23

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