Yasmina Khadra: «La lutte des Algériens m’emplit de fierté!»

InterviewL’écrivain algérien vivant à Paris soutient ses compatriotes et dénonce les dérives du clan entourant le président Bouteflika.

Yasmina Khadra publie, en mai, un roman noir dont l’action se déroule au Maroc. C’est le premier opus d’une série qu’il souhaite consacrer aux pays du Maghreb.

Yasmina Khadra publie, en mai, un roman noir dont l’action se déroule au Maroc. C’est le premier opus d’une série qu’il souhaite consacrer aux pays du Maghreb. Image: Georges Cabrera / Archives

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On le connaît sous son pseudonyme de plume, Yasmina Khadra. L’écrivain algérien, né Mohammed Moulessehoul le 10 janvier 1955 dans le Sahara – auteur de «Ce que le jour doit à la nuit» et de la trilogie «Les hirondelles de Kaboul», «L’attentat» et «Les sirènes de Bagdad» – vit hors d’Algérie depuis 2000. Il conserve toutefois des liens très étroits avec son pays natal et, bien que résidant en France depuis dix-huit ans, garde sa nationalité d’origine sans demander la citoyenneté française.

En 2008, Abdelaziz Bouteflika lui confie la direction du Centre culturel algérien à Paris. Poste que Moulessehoul se verra retirer en mai 2014 pour avoir qualifié le 4e mandat du président «d’absurdité» et de «fuite en avant suicidaire». Juste avant cela, en novembre 2013, le romancier avait formé le projet de se présenter à la présidentielle contre Bouteflika, mais ne se réclamant d’aucun parti, il n’était pas parvenu à réunir le nombre suffisant de signatures.

Yasmina Khadra nous livre aujourd’hui sa lecture des événements actuels dans son pays, lui qui a traversé dans la douleur la «décennie noire», à savoir la guerre civile qui opposa, de 1991 à 2002, le gouvernement algérien aux islamistes. Il était à l’époque commandant dans l’armée.

Que pensez-vous de la mobilisation de vos concitoyens, qui réclament le changement de fonctionnement politique en Algérie?
Beaucoup de bien! Ces mouvements prouvent que le peuple algérien a su conserver sa liberté, sa dignité et le respect de lui-même. Il a le courage de regarder ses dirigeants en face et de dire au président Bouteflika: «Dégage!» Cette lutte m’emplit de fierté.

Vous vivez en France depuis près de vingt ans. Avez-vous soutenu la mobilisation des Algériens et comment?
Je vis désormais à Paris, je suis devenu snob (rires). Il y a quelques mois, j’ai été l’un des quatorze signataires d’une lettre adressée au président Bouteflika pour lui demander de partir. Elle est restée sans écho. De différentes manières, y compris dans mes romans, j’ai toujours encouragé mes concitoyens à se secouer. À ne pas se décourager. Je les ai mis en garde contre les dérives du pouvoir en place. Je valide complètement les mots de George Orwell: «Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n’est pas victime! Il est complice.»

Vous parliez en 2015, juste après les attentats de Paris, d’en «appeler à la lucidité citoyenne pour former un front commun contre un ennemi commun», à propos du terrorisme. Quel est aujourd’hui l’ennemi commun du peuple algérien?
Le clan qui entoure le président Bouteflika et gouverne l’Algérie, car il n’en est plus capable. Il s’agit d’une loge obscure, mafieuse, qui continue de sévir envers et contre tout. Le vrai drame, ce sont ses dirigeants. Je ne dirais pas qu’ils sont corrompus… ils sont l’incarnation de la corruption. La diablerie née! Les gouvernants en Algérie n’ont ni conscience, ni scrupule, ni retenue, ni dignité.

Le président Bouteflika est venu se faire soigner à Genève durant deux semaines. Cela vous choque-t-il?
Ce n’est pas choquant à mes yeux car il est malade. Comme patient, il a droit aux meilleurs soins. Or, en Algérie, les hôpitaux sont devenus des mouroirs. Ils manquent de tout, y compris de médicaments.

Que va-t-il se passer maintenant, avec un mandat de Bouteflika prolongé sine die et l’élection reportée aux calendes grecques?
Il ne faut absolument pas que l’élection soit reportée. Elle doit avoir lieu comme prévu, et la pression populaire être maintenue jusque-là. Les Algériens doivent aussi impérativement se trouver un leader. Il y a beaucoup de gens compétents, je suis confiant.

Vous aviez l’intention de vous présenter à la présidentielle de 2014. Allez-vous rentrer en Algérie pour participer à la construction d’un nouveau système politique?
Non. Ma vocation, c’est d’être romancier. Dès le troisième mandat de Bouteflika, je n’étais pas d’accord. En 2014, j’ai annoncé mon intention de me présenter à l’élection présidentielle par provocation. C’était un acte militant. J’avais le sentiment que le peuple algérien vivait la tête dans le sable. Je ne voulais pas le regarder se laisser marcher dessus par une poignée de délinquants sans rien dire. Mais je peux vous assurer que je n’ai aucune envie de devenir président de l’Algérie!

Quelles sont les premières mesures à prendre pour accéder aux revendications de la population algérienne?
Avant tout se débarrasser des dirigeants en place et installer au pouvoir des personnes fiables. Et les surveiller de près…

L’entourage du président a brandi la menace du «chaos» si Bouteflika se retire. Existe-t-il un risque de dérapage?
Je vous l’ai dit, je suis extrêmement fier des Algériens: de leur maturité, de leur intelligence et de leur aptitude à revendiquer de façon pacifique. Je n’en ai jamais douté, et ils en apportent la preuve depuis trois semaines. Ils ont très bien compris que si le mouvement de la rue dérive vers la violence, les gouvernants en profiteront pour reprendre les choses en main. Alors le calme règne. Brandir le chaos comme menace, ça ne prend plus.

Vous avez servi dans l’armée algérienne pendant trente ans. Quel rôle peuvent jouer les militaires dans la mutation en cours?
L’armée algérienne est du côté du peuple, il faut qu’elle le reste.

Le basculement dans l’islamisme radical, comme par le passé, est-il à craindre?
L’islamisme n’a aucune chance de revenir en Algérie. Il a été éradiqué. Les jeunes, qui forment la majorité de la population, n’en veulent pas. Ils ne sont pas du tout tentés par le fanatisme. Beaucoup sont pieux – comme je le suis moi-même – mais croient en la véritable liberté de chacun de pratiquer ou non une religion.

Votre engagement pour l’émancipation de la femme musulmane ne s’est jamais démenti. Vous avez choisi comme pseudonyme les deux prénoms de votre épouse pour lui rendre hommage, mais aussi par militantisme. Les mouvements de la rue peuvent-ils faire évoluer les choses de ce côté-là?
Revoir intégralement les droits des femmes sera l’une des toutes premières choses à faire. Chaque femme algérienne, qu’elle soit célibataire, mariée, divorcée ou veuve, doit avoir un statut identique à celui des hommes.

En tant qu’écrivain, comment pouvez-vous contribuer à ce changement en profondeur de la gouvernance en Algérie?
Un écrivain éveille les consciences. Il aide à trouver des clés, mais aussi à s’émerveiller, à garder ou retrouver l’espoir. Les artistes et les champions sont des prophètes. Ils insufflent de la fierté au peuple.

Avez-vous un livre en route actuellement?
Oui, un roman noir qui paraît en mai. Il se déroule au Maroc. C’est le tome I d’une série portant sur un Maghreb sans frontières; elle comportera un volume pour chaque pays.

Créé: 14.03.2019, 15h42

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