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Le mythe ronge un nouvel osLe nouvel album de Bob Dylan met du baume sur les plaies de l’Amérique

Le musicien de 79 ans publie son 39e album officiel, disque surprise, inspiré, référencé, voluptueux. Et qui, chose rare pour le plus blasé des mystères modernes, ne renâclerait pas à être entendu.

Bob Dylan en concert  à Hyde Park, à Londres, en juillet 2019. Il s’est embarqué dans un Neverending Tour qui ne l’empêche pas de publier des disques, tels ce «Rough and Rowdy Ways»
Bob Dylan en concert à Hyde Park, à Londres, en juillet 2019. Il s’est embarqué dans un Neverending Tour qui ne l’empêche pas de publier des disques, tels ce «Rough and Rowdy Ways»
Redferns

Le 12 juin, une semaine avant la sortie de son nouvel album en huit ans, Bob Dylan a accordé une seule et unique interview au «New York Times». Le reste, tout le reste, se trouve dans «Rough and Rowdy Ways», disque plein de sève que le quasi octogénaire décapsule comme un jeune homme. Mais avant de savourer les réponses à cette interview exclusive, il n’est pas inutile de se pencher sur les questions: elles sont signées Douglas Brinkley, non pas un journaliste mais… un historien! Titulaire de la chaire de sciences humaines de l’Université de Rice, au Texas. Plutôt que de passer de longues phrases à dresser le panégyrique de Robert «Bob Dylan» Zimmerman, cette seule information résume où se situe le bonhomme: dans les livres de l’histoire américaine.

Dylan crée, les humains interprètent

Ainsi, depuis soixante ans, Dylan chante. Ou raconte. Ou marmonne. Ou grésille, tout dépend des périodes et de la patience de l’auditeur envers l’homme qui régénéra la folk et inventa la pop moderne en la branchant sur secteur, rendant obsolète son format et sa durée d’un seul roulement de «Like a Rolling Stone». C’était en 1965. Chien fou, puis oracle et prophète, ensuite anachorète reclus dans sa tour d’ivoire, enfin pèlerin embarqué à jamais dans son Neverending Tour et Nobel… de littérature, Robert Zimmerman joue depuis sa première scène sur le mystère de Bob Dylan, ses origines, ses intentions, ses sous-entendus, ses mal-entendus. Lui crée, les humains interprètent. Parfois, ses chansons entrent en collision avec la rumeur du monde; souvent elles se dispersent dans l’éther, bardées de références si anciennes, érudites ou foutraques que pas grand monde ne cherche à les saisir, même pas lui, et il en va très bien ainsi depuis 39 albums officiels.

Pourtant, chose rare chez Dylan, «Rough and Rowdy Ways» est un disque qui veut être écouté. Qui espère un public. Les conditions de sa sortie ont doctement suivi les méthodes de n’importe quel rappeur vedette ou starlette à autotune: quelques singles surprises, emblématiques, jetés sur le Net, pour faire grimper le buzz, tel l’étourdissant poème de presque 17 minutes sur l’assassinat de Kennedy (lire encadré). Puis l’annonce d’un disque dans un délai court – le 19 juin en l’occurrence. Enfin la musique elle-même, délicate, ouvragée, «audible» à l’aune des critères dylaniens, qui rend intelligible ses textes avec une faconde de conteur à fine moustache.

On devine que ce legs n’est pas une coche de plus dans sa discographie. Rien à voir avec sa relecture des classiques de Sinatra, sa plus récente production musicale. Le temps lui est compté. En se racontant, il raconte l’Amérique contemporaine dont il a fait l’histoire. Il ne commente rien, ne fait pas la morale au monde de 2020. Mais les références qu’il véhicule, intrinsèques dans sa musique gorgée de tradition, explicites quand il cite Edgar Allan Poe, Liberace ou Martin Luther King et met côte à côte les Stones, Anne Frank et Indiana Jones (!), éclairent le présent des lumières du passé – un aller-retour critique dont Dylan, dans son interview au «New York Times», redoute la disparition.

«Je suis une multitude»

De l’ouverture de «I Contain Multitudes» en clin d’œil narcissique envers son appétit rimbaldien pour le «je est un autre» au «Murder Most Foul» final, le chanteur livre son meilleur disque depuis «Modern Times», dans un style bien moins typé country. Le ton est plutôt blues, épais dans son interprétation et rocailleux dans sa voix, ou alors sucré pour un thé au salon, ou coupant comme une bringue improvisée dans les rues de Nashville. Il se rêve corsaire, sur un bandonéon doux, prêt à larguer les amarres à «Key West». Et, dans «Mother of Muses», croone joliment sur des guitares discrètes, nimbé de cette magie où les musiciens de Dylan semblent disparaître derrière sa voix. Une symbiose issue d’un long compagnonnage, une maestria venue de soixante années de pratique, et d’un peu de génie sans doute… Le dernier Dylan ne sera peut-être pas l’ultime, mais il résonnera au loin.

«Rough and Rowdy Ways»
Bob Dylan
Sony Music (sortie le 19 juin)