AboMusicienne genevoiseAïda Diop a trouvé son rythme de l'autre côté du monde
Quatre soirs d'affilée, du 16 au 19 octobre au Sud des Alpes, cette formidable percussionniste vernit «Terre de l'autre côté», album avec batterie et voix chorales, monté en trio dans les parages du jazz.

Elle est comme une tornade. Ou un soleil. Pas de clichés, s’il vous plaît. Mais trente minutes quotidiennes de corde à sauter, entraînement nécessaire pour battre les fûts sans férir, une énergie du feu de Dieu. On préférerait dire de la déesse, mais la formule n'est pas encore acquise. Ça viendra? Avec Aïda Diop, tout arrive.
Était-ce en concert qu'on l'a entendue la première fois? Avec cette formation genevoise unique en son genre, d'une originalité sans pareille. Au sein de l'Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, quatorze membres sur scène, des tournées épiques – la dernière en septembre aux États-Unis – Aïda Diop tient les marimbas, irriguant de ses gestes virtuoses l'appareillage afro punk. Le chef d'orchestre, Vincent Bertholet, a été, dit-elle, comme un maître pour la musique, pour l'expérience humaine aussi. Comme ceux et celles qu'Aïda Diop trouvera plus tard à Cuba, y menant sa quête personnelle. Le résultat: un album de batteries et de voix chorales, «Terre de l'autre côté», que la percussionniste genevoise livre en concert quatre soirs d'affilée, du lundi 16 au jeudi 19 octobre, dans la cave du Sud des Alpes.
Le corps du groove
Avant de traverser l'Atlantique, arrêtons-nous sur sa biographie. Aïda Diop vient de l'académie. Petite déjà, elle fréquente le conservatoire en région parisienne. Convaincue d'en faire son métier, elle rejoint la Haute École de musique, à Genève. «La rigueur, le cadre constituent une base sans pareil, mais ce sont des études très lourdes dont on s'émancipe difficilement.»
Aurait-elle cartonné dans les concours pour trouver sa place en orchestre? Au sortir de la grande école, si ce n'est pas ça, c'est encore mieux, on tâche de rejoindre l'élite, en espérant devenir «grosse tronche pour un public ultrarestreint», ce sont ses mots. Pas son truc. Restait l'enseignement, ce qui, il faut bien l'avouer, la nourrit au quotidien, avec l'École des musiques actuelles, le Conservatoire populaire et l'École de musique de Plan-les-Ouates. Depuis 2022, la jeune femme a également rejoint les rangs du Fanfareduloup Orchestra.
Cependant, Aïda Diop a trouvé tout autre chose encore. «Je regrette que la musique contemporaine reste si peu accessible. Parce qu'on ne l'amène pas de la bonne façon. Mais si on l'amenait par le groove, dans ce cas, oui, ce serait accrocheur!»

Dire pourquoi le groove «accroche», alors. «Parce que c'est la terre, le battement du cœur, le corps. Complètement primaire. Présent depuis toujours.» La signature d'Aïda est un mélange de tout cela, «le tribal, la transe». La recherche de sons aussi, de timbres, de rythmiques particulières.
«Le groove, nous raconte la musicienne de 41 ans, j'ai été le chercher après les études, dans cette terre de l'autre côté.» Elle a cherché l'Afrique, qui fait la «moitié» d'elle-même, père sénégalais, mère française. «Mais j'ai toujours eu du mal à jouer en Afrique. Là-bas, je suis Européenne, tandis qu'en Europe, je suis Africaine.»
«J'aime me dire qu'il n'y a pas de nom pour ma musique.»
Alors elle est partie. Aux Amériques. À Cuba, en Colombie, ses deux inspirations principales. «J'avais envie de joie en jouant. Plus rien de cérébral, juste la pulsation de l'intérieur.» Elle avait envie de rencontres aussi. «Avec les musiciens. Avec l'environnement, la chaleur, l'humidité, l'air moite, le corps trempé tout le temps, le bord de mer, les trottoirs éventrés, les difficultés propres au régime cubain, cette réponse qu'on donne sans cesse: no hay, no hay, il n'y en a pas.»
Auprès des professeurs de La Havane, elle apprend les percussions afro-cubaines, congas, bata. Elle croise, à l'Institut supérieur de l'art, les jeunes étudiants en musique. Pour constater les conditions d'apprentissage difficiles, les instruments délabrés, les peaux crevées des tambours. «Mais des concerts de dingue!» À des lieues de l'opulence européenne.
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Sur les rythmes caraïbes, Aïda Diop a composé l'essentiel de son album en trio, partageant les arrangements avec Julien Ménagé au piano et Louis Billette au saxophone. La touche finale, la cuisson de la masse, comme on dit d'une recette de pâtisserie, reviendra à Valentin Savio, ingénieur du son. Ce n'est pas du jazz, quand bien même ses deux acolytes en proviennent. «Ce que c'est? J'aime me dire qu'il n'y a pas de nom, pas de style précis, pas de courant défini.»
Pour qualifier cette «Terre de l'autre côté» qu'Aïda Diop a façonnée, des proches lui ont proposé le mot «créolité». S'y reconnaît-elle? «Il y a pour moi la terre d'ici, l'Europe, où j'ai grandi. C'est la terre qui me supporte. Et puis il y a l'ailleurs. Une recherche identitaire.» Vers l'Afrique, oui, mais via les Antilles, «là où les gens me ressemblent physiquement». Métissage, le mot convient aussi.
«La mort est très présente dans mon esprit. Je suis dans l'urgence de vivre et de faire.»
Enfin, il y a sa voix. Elle qui préfère les peaux des tambours aux baguettes des percussions classiques – vibraphone et timbales se jouent en effet sans jamais toucher directement l'instrument – découvre le goût de cette autre chair, les cordes vocales, démultipliées par l'électronique pour en faire une chorale.
La troupe d'Obaya
Un titre, parmi les cinq de l'album, nous a sauté dessus: «L'effondrement». «Les textes viennent avec des moments de vie.» Ainsi de ces «mers de plastique et potagers de poussière», indiquant que «tous, nous serons de l'humus pour nos pères». «La mort, raconte Aïda Diop, est très présente dans mon esprit. Je suis dans l'urgence de vivre et de faire. C'est fatigant, j'en fais beaucoup.»
La musique procure-t-elle un apaisement? La transmission, surtout. Ainsi de ce grand ensemble de percussions brésiliennes, registre de la batucada. Obaya, ça s'appelle. Quarante amateurs éclairés. «Beaucoup de femmes, certaines à qui, enfant, on a dit: «Tu ne feras pas de la batterie mais de la flûte ou du poney.» La troupe, sourit Aïda Diop, n'est, et de loin, pas fermée aux hommes. «Je suis féministe. Je souhaite que nous vivions tous ensemble.»
«Terre de l'autre côté», Aïda Trio. En concert au Sud des Alpes du 16 au 19 octobre, 20 h 30
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