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«À 50 ans, la mort, ça travaille forcément»

Pour son jubilaire, Dominique A. sort disques et livre, tandis que d’outre-tombe, Alain Bashung fredonne sa composition, «Immortels». Interview.

Tout en crâne chauve et nuque massive, Dominique A. se profile en catcheur de la chanson, catégorie plume à texte. Face à ses 50 ans posés pile aujourd’hui, le Nantais d’adoption sort l’armada. Un récit éclaté en autobiographie rassemble «Ma vie en morceaux». Après «Toute latitude» au printemps, un deuxième disque esquisse en diptyque «La fragilité». Sur les ondes, Alain Bashung chante d’outre-tombe «Immortels», que Dominique A. composa pour l’artiste, qui, de son vivant, ne réussit jamais à l’intégrer à «Bleu pétrole». Près d’une décennie plus tard, le titre prend des accents déchirants. «Entendre cette voix post-mortem, la première fois, ce fut désagréable. Étrange. Irritant. Deux jours après, cette curieuse renaissance m’a ému. Oh, sans me submerger. Moi, «Immortels», je le chante depuis des années. Au-delà…»

Au-delà, Bashung pèse encore. Vous confiez vos doutes, en 2002 déjà, quand il sort «L’imprudence», à pouvoir l’égaler. Où en êtes-vous?

Au moins, j’aurais essayé! Pas de m’en débarrasser mais de reformuler ma quête. Ne plus se laisser tétaniser, envisager mes forces et faiblesses, les mettre devant plutôt que compenser chez quelqu’un d’autre. Même s’il m’a fallu passer par l’imitation pour être moi-même.

La mort si présente sur «La fragilité» vous obsède-t-elle?

Je ne cherche pas trop à savoir pourquoi la mort est si prégnante, et pas que dans cet album d’ailleurs. Je ne prémédite pas, je laisse aller. Bout à bout, les thèmes apparaissent. À 50 ans, la mort, ça vous travaille forcément. Je regarde autour de moi, je me vois entré dans un cycle fatal où les proches disparaissent. Vous réalisez que vous n’y échappez pas.

En quoi les chansons délimitent-elles les morceaux de votre vie?

Ma mémoire friable ne garde de souvenirs précis qu’associés à des chansons, ces marqueurs irremplaçables. Partant de ces balises, je retrouve une chronologie intime. Toutes mes synapses semblent mobilisées par des titres qui explicités, se déploient en tâche d’huile sur la création.

Au point qu’avec le recul, vous y lisez des prémonitions. C’est vrai?

Je n’aime pas surinterpréter, voir des signes partout. Comme David Lynch le disait et ça m’a frappé: les gens veulent des explications à tout mais acceptent très bien que leurs vies ressemblent à n’importe quoi. Bon, lui, me direz-vous, produit du sacré beau travail avec son «n’importe quoi»! Néanmoins… je relis «Le courage des oiseaux», je vois bien que j’exprimais des avant-goûts d’autodestruction, des climats préfigurés. J’ai mis longtemps à comprendre que j’y disais l’envie de me foutre en l’air. Bon, Étienne Daho dit aussi qu’il faut se méfier des Pythies, des oracles pas réclamés, des visions par accointance avec ses désirs.

Comme l’annonçait en mars «Toute latitude», le désir de voyage jusqu’à l’au-delà, n’est-il pas sous-jacent?

Là encore, j’aime cette idée d’itinérance, assez claire chez moi, une stabilité de l’ailleurs, une permanence de l’imaginaire. En vagabondant dans ma tête, je profite d’échappatoires qui m’autorisent à revenir à la réalité. Le voyage tout tracé, c’est mon art en immersion.

Pourquoi l’écrivain en vous a-t-il choisi la chanson, pas le roman?

Déjà parce que je pouvais approcher la variété sans la sacralisation inhérente à l’objet littéraire, cette surconscience de l’existence de chefs-d’œuvre accomplis. Avec la musique, je n’ai jamais eu ce problème. Le médium permet la compréhension immédiate, le ressenti enfantin et primitif. J’ai pu y aller à l’oreille, avec l’amateurisme de l’autodidacte total. Par contre, je ne suis pas d’accord avec Gainsbourg et ses histoires d’art mineur.

Pencheriez-vous du côté d’Alain Resnais, auteur d’«On connaît la chanson», qui voyait de la noblesse dans «la variétoche de midinette»?

Il y a un paradoxe troublant dans la chanson qui souffre d’une image dévalorisée d’art de seconde main, tout en possédant un pouvoir d’évocation hallucinant. C’est un vecteur d’émotion temporelle qui projette une idée d’éphémère. Et pourtant, la chanson marque avec durabilité, cristallise des sensations pour l’éternité. J’ai toujours été fasciné par cette force bâtarde de la poésie en musique, jusque dans ses aspects ringards.

Comment vous sentez-vous en vieux grognard de ce qui fut la nouvelle garde française il y a 20 ans?

Ne me tentez pas, j’ai déjà tendance à m’autodétruire en public, à m’avouer largué, content d’être largué, vieux con qui ne comprend pas tout, et même jusqu’à plus rien, au monde de la musique, des musiques urbaines. Hormis quelques engouements actuels que je partage, les Clara Luciani, ce genre, l’essentiel de la production mainstream me passe par-dessus tête. Mais ça n’hypothèque pas mon désir de continuer, quitte à parfois penser que j’écris dans une espèce de latin ancien. Tant que je reste audible.

Ne créez-vous pas dans la pleine contradiction, fragile et immortel?

Plus que la mort, c’est la trace laissée qui m’obsède. Les souvenirs qui se gardent, se constituent de ces instants stratifiés. Et là, la fragilité, loin de se confondre avec la faiblesse, pourvoit en richesse humaine, devient même le point de jonction entre les gens, leur conscience commune.

D’ailleurs, vous ne sexuez pas cet état d’esprit, vous ne jouez pas au mâle hypersensible par exemple.

Le type qui veut séduire en se montrant vulnérable, surtout pas! Je refuse de faire étalage de mes impuissances. Je voulais plutôt exposer la problématique d’un état. Dans notre société libérale, ce monde du travail qui encourage la compétitivité et l’optimisation, la fragilité isole une personne d’une autre, alors qu’elle devrait être jugée comme un trésor qui paradoxalement, rend invincible. Un cadeau d’anniversaire, ce serait?

Du calme. Un jour «sans» pour passer du public au privé. J’ai demandé à ma compagne de ne pas m’attendre chez nous, je ne veux pas me presser, je veux rentrer à la maison quand je le jugerai bon. Me détacher du temps, voilà le luxe.

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