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Américain ébloui en Castille, Paterniti renifle un fromage

Le reporter a suivi la piste d’un gommeux rare d’un déli new-yorkais jusqu’au village de Guzman.

En 1991, détenteur d’une bourse de 5000 dollars annuels, un futon et une chaîne hi-fi, Michael Paterniti, étudiant flemmard pose en «Artiste». A 25 ans, le New-Yorkais rêve de littérature et finance ses fantasmes en bossant pour la «newsletter» du déli Zingerman’s, une épicerie vouée aux caprices des bobos américains. Son copropriétaire, un dandy idéaliste épris de gastronomie espagnole, l’initie au Páramo de Guzmán, un trésor lacté présenté dans une boîte métallique qui se négocie à prix d’or.

«Dire d’un fromage qu’il a une âme pourra sembler curieux mais c’est vraiment l’impression qu’il donnait.» Ce noble parent qui renvoie le manchego à du gommeux de roturier, figure à la table du roi d’Espagne ou de la reine d’Angleterre, de Ronald Reagan ou Fidel Castro. Le chroniqueur n’en croqua qu’un infime morceau, trop fauché pour s’en offrir, mais il avoue être resté intoxiqué à vie de cette nourriture céleste. Le Stilton, ajoute-t-il, n’a-t-il pas la réputation d’infliger de terrifiantes visions à qui le consomme avant d’aller dormir?

Devenu grand reporter aussi passionné par la politique tibétaine et la sauvagerie patagonne que la philosophie de Sartre ou Foucault, il se voit envoyé par le magazine Esquire à Barcelone. La perspective d’une expédition l’enchante, lui qui jeune père, doute de son avenir. Après avoir rempli sa mission, une interview de Ferran Adria, nouveau gourou révolutionnaire des fourneaux, le Páramo de Guzman se rappelle à lui. Comme un sortilège actif à la manière d’une madeleine de Proust, le fromage de jadis, désormais disparu avec son mystère, le convoque avec une force impérieuse en ses terres perdues de Castille. Là, il rencontre son inventeur, Ambrosio. Et débute «La chambre à récits».

L'esprit d'escalier

Si l’ouvrage mérite cette longue digression, c’est que l’auteur pratique l’art du détour avec passion. Jusqu’à la mauvaise foi, son esprit d’escalier gravit volontiers les disciplines les plus diverses, dévale les pentes de la logique avec l’alibi de la poésie ou de l’Histoire, s’aventure dans les ouï-dire par souci de précision. Sans oublier les divagations que tout aventurier convaincu ne manque jamais de s’autoriser. Ainsi, son obsession pour le fromage de Guzmán ne l’empêche pas de disserter sur la Guerre Civile espagnole, la diaspora de sa famille ou «la forme paraboloïde hyperbolique des chips Pringles». Michael Paterniti affirme même que son penchant pour la parenthèse, s’est vu décuplé sous l’influence des conteurs locaux. Par bonheur, l’humour abonde dans ces pages truffées d’érudition.

Ainsi de sa propre description d’Américain paumé dans la campagne castillane, illuminé par une existence au ralenti, loin du stress des métropoles, les pieds dans la merde de brebis. L’entendre aussi rapporter sa première conversation avec Ambrosio. L’homme au nez aquilin se fend d’une odorante et raffinée démonstration de «l’art de chier». Avec cet étonnant penseur, la théorie prend des appuis aussi sociologiques que physiques.

A ce titre, son récit échappe à la classification. L’écrivain y mêle le folklore du coin, la gastronomie et l’histoire, la fiction et la réalité. Et le narrateur y prend ses aises, qui apparaît beaucoup plus que dans un simple rôle de rapporteur. Non seulement il influe sur la marche des événements en confiant ses doutes existentiels mais il se met en scène, devenant un acteur à part entière dans le vaste théâtre d’Ambrosio. Car dans la «contador», cette chambre attenante à la cave où les comptes se sont mués en histoires, Shakespeare veille. La tragédie du Páramo de Guzmán peut alors se développer avec des accents universels, tel un parfum empoisonné qui ensorcelle à jamais.

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«La chambre à récits»

Editions Noir sur Blanc

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