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La Brutte de la rue de Bourg façonne à l’œil des bijoux inspirés

La joaillière lausannoise Giulia D’Avenia a découvert la bijouterie presque par hasard. Aujourd’hui, sa griffe séduit des clients à travers le monde.

PATRICK MARTIN

Enfant, Giulia D’Avenia avait une idée déjà bien arrêtée de son futur métier. Superhéroïne, astronaute, vétérinaire ou pompière? Aucune de ces professions n’avait trouvé grâce à ses yeux. C’était décidé: la Lausannoise serait artisane. Ou plutôt, pour reprendre ses mots, elle vivrait de ce qu’elle fabriquerait de ses mains. Restait plus qu’à savoir quoi exactement.

En la voyant à l’œuvre derrière son établi, la réponse s’impose comme une évidence. «Bijoutière? Au début, l’idée m’a paru absurde. C’est ma mère qui m’en avait parlé. J’ai trouvé ça presque insultant pour quelqu’un qui avait des problèmes de concentration. J’ai décidé d’essayer, histoire de lui prouver qu’elle avait tort.» Un passage à l’atelier d’André Jud, à la rue de Bourg – locaux qu’elle occupe aujourd’hui avec sa marque La Brutte –, scelle son destin. «J’ai su que je ferai ce métier pour le reste de ma vie.» Le célèbre joaillier lausannois teste alors sa motivation en lui soumettant de petites épreuves. «Je m’en souviens parfaitement. Les deux premiers exercices consistaient à réaliser un arbre avec des trombones et un chat en pâte à modeler. À chaque fois, je devais faire un autre objet. Un jour, j’y suis retournée avec ma petite pièce sous le bras et on m’a annoncé qu’il était décédé. Je suis restée un moment devant la boutique à pleurer avec ma maman. C’était la fin du monde.»

Un lit à côté de l’établi

Près de dix ans plus tard, Giulia D’Avenia est la maîtresse des lieux, après un apprentissage sous l’aile bienveillante de Jean-Luc Piccolo à la rue Centrale. «C’était une perle, se souvient-il, sans mauvais jeu de mots. Elle venait bricoler ses propres pièces sur ses jours de congé. Giulia sort de ce qu’on a l’habitude de voir dans la bijouterie traditionnelle. Grâce à sa créativité, elle s’exprime en réalisant des choses plus extravagantes, qui reflètent sa personnalité.» Depuis qu’elle a repris l’atelier d’André Jud début 2017, elle ne le quitte plus et nous y donne naturellement rendez-vous. Avec ses pièces en enfilade, ses coffres-forts taillés dans la pierre et cette lumière unique, l’endroit semble hors du temps, protégé des tumultes de la ville que le visiteur a laissés sur le pas de la porte. «Bienvenue dans ma deuxième maison», lâche-t-elle en rigolant. De son propre aveu, la bijoutière y vit plus que dans son appartement. «J’ai pensé plusieurs fois à installer un lit. Jusqu’à maintenant, je me suis retenue. Ce serait quand même malsain.» Nouvel éclat de rire.

Tout en parlant, Giulia D’Avenia taille un petit bloc de cire à l’aide de sa pointe acérée. «Je suis désolée, mais il faut que j’avance.» L’œil est aiguisé, les gestes précis. Au fil de la discussion, un anneau aux reflets émeraude apparaît. «Cette technique s’appelle la cire perdue. La pièce est unique. Lorsque le fondeur coulera la pièce, la matière va s’évaporer au contact du métal en fusion.»

Matière. Le terme revient plusieurs fois. «Un peu comme un sculpteur, je pars de la matière pour créer. Je fonctionne uniquement à l’œil et ne sors presque jamais mon compas ou le pied à coulisse.» Si tout est spontané, ses créations s’appuient sur des bases précises. «Je construis un bijou pour mieux le déconstruire ensuite.» Ce support n’est pas uniquement matériel, mais se base sur les «émotions» de ses clients. «Ils me donnent des références, que ce soit des films, un bouquin, les œuvres d’un artiste ou des histoires de vie plus personnelles. Je me plonge alors dans leur univers.»

«Les nouvelles technologies ne m’intéressent pas. Si un jour l’électricité devait sauter dans le quartier, je continuerais de travailler presque normalement. Avec le feu et mes outils, je peux tout faire»

Formes animales, palais chimériques ou schémas géométriques, chaque création reflète ainsi l’une des facettes de La Brutte, sa signature depuis 2012. «Quand on me voit, je suis tout le contraire d’une brute. Au départ, ce nom était une blague, pour mes potes. Puis les gens ont commencé à m’appeler comme ça et c’est resté. C’était une manière de montrer une image repoussante pour voir qui était prêt à passer au-delà de certains codes.» Plus qu’une question d’apparence, cette griffe se forge aussi dans la nature même de la bijouterie. «La création de bijoux a un côté assez brutal finalement. Je travaille avec des marteaux, je me brûle parfois avec mon chalumeau, j’ai de la suie partout, mes doigts sont tout abîmés.»

En montrant ses mains tatouées, façonnées par les heures de travail, Giulia D’Avenia confie sa fierté de s’inscrire dans une profession de traditions. «Cela me tient à cœur de conserver ces méthodes, cette authenticité. Les imprimantes 3D ou les nouvelles technologies ne m’intéressent pas. Si un jour l’électricité devait sauter dans le quartier, je continuerais de travailler presque normalement. Avec le feu et mes outils, je peux tout faire.»

Doherty et Roméo Elvis comme clients

À ses débuts, La Brutte enchaînait les journées de 17 h. Son tablier à peine raccroché dans l’atelier, elle enfilait celui de serveuse jusque tard dans la nuit. «En y repensant, je ne sais pas comment j’ai fait. À l’époque, ça me paraissait normal.» Les commandes se sont accumulées et elle a arrêté le service. Aujourd’hui, sa liste d’attente s’étend sur plusieurs mois. Ses clients habitent aux quatre coins du globe: de Los Angeles à Sydney, en passant par Lausanne. Pete Doherty ou le rappeur belge Roméo Elvis, notamment, portent ses créations. Lorsqu’on évoque ce succès, la joaillière hausse les épaules, comme pour s’excuser. «Cela ne change rien. Tout peut disparaître du jour au lendemain. La peur du vide est toujours là. D’une certaine manière, cela définit aussi ma façon de travailler.»

Sa carrière a pris un tournant décisif lorsque le Cully Jazz lui a confié le visuel du festival en 2017. Carte blanche en mains, la bijoutière s’affranchit des volumes. Ses créations – dès lors considérées comme des œuvres d’art en soi – sont exposées à la Galerie Davel 14. «J’ai réalisé que j’y étais vraiment à ma place. Mes bijoux n’étaient plus seulement rattachés à cette notion d’ornement.» Zoé Meystre, sa jeune employée, acquiesce avec un sourire en coin. «Giulia a sans cesse de nouvelles idées. Avec elle, chaque journée est différente.» Ces dernières années, La Brutte a accueilli d’autres artistes qui n’ont rien à voir avec la bijouterie, pour échanger son savoir-faire. Récemment, le tatoueur lausannois _1_1_8_ s’est pris au jeu. «C’est un métier a priori tellement inaccessible, reconnaît Giulia. Pour savoir en quoi ça consiste, il n’y a qu’une seule solution: essayer.»

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