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Le Carré a toujours un coup d’avance

La figure de l’agent secret revient dans l’actualité. Coïncidence? Le créateur de «La taupe» a réactivé son héros Smiley.

AFP

De la tentative d’empoisonnement de Sergueï Skripal, aux soupçons d’ingérence de Moscou dans l’élection de Donald Trump, l’actualité produit des agents secrets qui intriguent comme dans un roman de John le Carré. Ainsi des Moineaux, ces filles objets de fantasme sexuel expédiées en Occident par le KGB dans «Red Sparrow», superproduction américaine avec Jennifer Lawrence.

Ou de la sixième saison de «The Americans» créée par Jason Matthews, 30 ans de service à la CIA, que lance Canal +. Voir encore son dynamique corollaire français, «Le bureau des légendes». Ou encore l’interrogation récurrente à Hollywood: qui pour incarner le prochain James Bond dans une nouvelle éternité?

D’anciens membres des renseignements américains et britanniques revitaliseraient ainsi le département de l’espionnage fiction comme au temps de la guerre froide. John le Carré, alias David Cornwell, 87 ans, n’a pas attendu ce revival de divertissante espionnite et rompant une trève meublée par la dénonciation de vils industries, il publie «L’héritage des espions». Ainsi, après ses Mémoires l’an dernier, le Britannique réactive-t-il Peter Guillam, second couteau immortalisé dans «L’appel de la mort» (1961), puis «L’espion qui venait du froid» (1963). Un Simenon ressuscitant Maigret dans la société contemporaine semble des plus anachroniques. Pourtant, Le Carré rend tout à fait plausible la remise en service de ses anciens héros. Pour mémoire, sorti de sa retraite de dormant, Peter Guillam bossa jadis avec l’alcoolo surdoué, bientôt trucidé, Alex Leamas sous les ordres de l’ambigu George Smiley. Et voilà qu’armé de juristes et bleusailles, le MI5 exige des têtes à couper sur un ancien dossier pourri du trio. Les comptes se règlent dans une ambiance mortifère entre bavures, trahisons et barbouzeries sentimentales. La passion amoureuse perd l’espion, air connu interprété ici avec une délicatesse précieuse. Pour le reste, mieux vaut oublier la poésie.

«Vous les espions, tranche John le Carré, vous êtes des rois de la branlette qui jouent à leurs petits jeux de branleurs en se prenant pour les plus grands cerveaux de l’univers.» Renvoyant James Bond à ses chers gadgets et les maîtres du monde à leurs jeux imbéciles, le seigneur des ombres cogne dur, brutal et viscéral. Pourtant, l’agent secret saisi dans cette désolation mélancolique porte beau. Les bureaucrates mordent la poussière, les vieux couturés de péchés, la gueule de bois existentielle, n’en défendent pas moins honneur et patrie, un mystérieux no man’s land conquis de haute lutte.

Les prestigieux Cahiers de l’Herne vouent à John le Carré un numéro édifiant - lire ci-contre. Entre textes inédits, essais peu connus, analyses érudites d’experts, l’auteur s’y révèle comique, façon Monty Python, ou dramatique, en militant ferrailleur politique. Voir ses attaques contre les va-t’en guerre Bush et Blair. Ses confidences restent hasardeuses, teintées de possibles affabulations. C’est lui qui souligne. Du reste, le Carré a souvent joué du miroir, le prof de lettres allemandes à Berne, composant Smiley avec des allures d’alter ego. Voir par exemple, une passion pour Goethe égale à la sienne. Savant, grave, hilarant, ce Cahier oscille sans cesse entre deux pôles. Aux passionnants exégètes qui se succèdent pour lui bâtir un monument, le principal intéressé oppose une candeur incrédule. De quoi doper sa conversation spirituelle, talent si propice à l’espionnage.

Longtemps muet sur la question, John le Carré admet désormais avoir servi le renseignement britannique à Hambourg dans les années 1950. Par contre, il se mure dans la position d’indigne à la gloire littéraire, d’une popularité gonflée par les adaptations cinématographiques. Il n’est pas dupe, il a lu Conan Doyle ou Balzac, il mesure.

En manipulateur de première, lui qui pose en maniaque du détail exact ironise sur sa légende truffée de bobards initiés, tolérés par ses soins. Le Carré fendille quelques miroirs. Paradoxe, son reflet devient plus opaque encore. Le coup de crayon vengeur, ce fils d’un authentique escroc exhibe aussi un autoportrait. Il s’y caricature avec des poches plissées sous les yeux, mâchoires vissées, lèvres coincées sur un pâle sourire. Le masque semble conciliant mais impénétrable. Si l’octogénaire en portait, le romancier en essuierait presque ses lunettes du bout de la cravate, manie de son espion de papier Smiley. Et puis lui, sa vista est intacte. «L’héritage des espions» John le Carré Ed. Seuil, 307 p.

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