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«Je dessine des BD pour ceux qui n’en lisent pas»

Toujours branché sur la planète des pré-ados, Riad Sattouf livre le deuxième «Cahiers d’Esther». Et ça déménage dans les préaux.

Riad Sattouf, en éternelle connivence avec ses jeunes années, capte les vérités d’Esther, 11 ans.
Riad Sattouf, en éternelle connivence avec ses jeunes années, capte les vérités d’Esther, 11 ans.
Patrick Fouque/Getty Images

Même en costard, Riad Sattouf se dépêche de ne pas avoir 40 ans, son horloge biologique bloquée sur l’enfance. De L’Arabe du futur aux Cahiers d’Esther, le malicieux diariste bluffe en pariant sur l’innocence, voire la naïveté, et colle des zéros pointés aux raisonneurs qui pantouflent dans le cynisme. Pratiquant sur Esther, 11 ans, la même méthode mise au point sur lui-même, le Parisien cosmopolite met à jour le continent des ados et des pré-ados. Depuis 2014, le bédéaste appelle chaque semaine Esther, son «envoyée spéciale», fille d’amis intimes. «Ça colle entre nous, sans doute parce que la bande dessinée, du point de vue historique, est encore très jeune, beaucoup reste à découvrir.» Au-delà de l’osmose, leur conversation est alors publiée sur une page dans Le Nouvel Obs’. Les confidences tombent en pagaille quotidienne, invitent l’immanence du destin ou la meilleure copine, l’émotion explose. Comme une pustule acnéique. D’un album à l’autre, des certitudes ont pris des coups dans l’aile. Ainsi, Shakira et Kendji Girac ne crânent plus au top. Mais Riad et Esther, «ça envoie toujours du frais».

Esther réalise-t-elle que ses secrets, aventures, etc. finissent en BD?

Elle a cette vraie qualité de n’être ni gênée ni passionnée par ce que je fais. Aucun intérêt! Ça la fait rire que je l’interroge sur sa vie. A la sortie du premier volume, quand un journaliste du Nouvel Obs’ l’a vue histoire de vérifier si je ne les baratinais pas, il y a eu comme une mise en abyme. J’en ai d’ailleurs tiré une planche. Mais je refuse d’intellectualiser mes projets.

Esther, bientôt ado, acceptera-t-elle de vous suivre jusqu’à 18 ans?

Si un jour elle en a marre et qu’elle me vire, je changerai d’héroïne… Mais non, je plaisante. Jusqu’ici, nous avons toujours trouvé des sujets de discussion, jamais de page blanche! Je pars du principe que les gens sont toujours surprenants, même leur ennui peut devenir intéressant.

Ces «histoires vraies» de petite fille incarnent-elles une génération?

Je ne généralise jamais. C’est une pré-ado qui vit dans sa bulle, pas branchée sur la presse, sevrée par ses parents de télé et d’Internet, qui cause sans préméditation. Ça me passionne de voir ce qui transpire par la porosité de ce mur, car la cour de récréation fait son œuvre. Tiens, l’autre jour, elle s’inquiétait que Marine Le Pen passe, alors que d’habitude, elle se fiche de la politique. Mais pour elle, le Front national au pouvoir, cela s’associait à une décision de son père qui, alors, installerait la famille en Belgique. En fait, c’est toujours ce même filtre: on ne s’intéresse qu’à ce qui vous concerne perso. Je crois que cette empathie-là naît dans l’enfance. L’égoïsme, c’est très immature!

Confident, jamais juge?

Je ne suis pas là pour interdire, ses parents la protègent de la brutalité du monde. Les autres adultes laissent souvent aller: «Arrête de me casser les pieds, prends ton écran dans ta chambre, etc.» Les infos arrivent à Esther par ce prisme tronqué, prennent une importance disproportionnée par rapport à son univers. De toute façon, même interdit à l’école, le portable circule. Avec un petit frisson de défendu supplémentaire. Mais à chacun de prendre en charge sa propre évolution.

Comparez-vous votre jeunesse, celle d’un «Arabe du futur», à la sienne?

Petit, je rêvais de télétransportation, de télépathie, toute une géographie mentale qui, aujourd’hui, est quasi existante et correspond plus ou moins au Web. Esther, elle, rêve d’Internet comme d’une île merveilleuse, parce qu’elle n’y a pas encore accès. Moi qui suis drogué d’écrans chronophages, j’en mesure les inconvénients. Pourtant, faut-il s’en priver à l’ère de l’information instantanée?

Est-ce de la sagesse, de l’indécision?

Des lycéens m’avaient demandé mon programme si j’étais ministre de l’Education. D’abord, j’imposerais des cours intenses sur l’égalité filles et garçons, parce que je suis surpris par le patriarcat dominant, que ce soit dans un lycée privilégié parisien ou dans une école en Syrie. Et puis, une formation sur l’analyse de l’image et de sa mise en scène. Les jeunes devraient apprendre à décortiquer la fabrication des images, à décrypter les mécanismes d’un journal télévisé par exemple, où s’opère une manipulation de l’inconscient très puissante, du flou d’un arrière-plan aux réverbérations de la voix. C’est cosmique! Le comprendre serait plus efficace que d’acheter des consoles aux écoles. Tout passe par l’éducation.

Avez-vous compris pourquoi votre travail traite toujours de la jeunesse?

Les idées viennent ainsi, sans concept préalable. Jacky… a été un échec terrible, L’Arabe du futur a suivi tout seul. Comment dire? «J’habite une auberge, il pleut. C’est la nuit…» Je raconte des histoires aux gens qui frappent à la porte. Je dessine des BD pour ceux qui n’en lisent pas.

En quête d’une innocence perdue?

Je n’analyse pas aussi loin. Je m’interdis même d’y penser, j’aurais trop peur de définir un rouage, un mécanisme. A hauteur d’enfant, je retrouve une joie unique, cette surprise du monde qui rafraîchit. Même chez le plus violent des gamins casse-pieds, il y a un truc à retirer.

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