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Sur le front de «Dunkerque», le réalisateur Nolan n’a trouvé que des héros ordinaires

L’auteur surdoué britannique embarque dans une expédition de sauvetage sur les plages, dans les airs et au large de la mer du Nord en 1940. Viscéral.

Le réalisateur Christopher Nolan promettait une expérience inédite avec Dunkerque. Loin du slogan de pub, l’ambition se matérialise en batterie inouïe d’interrogations. Dans le feu croisé de la philosophie et de l’action, martelé avec une précision métronomique de pulsations cardiaques ou de staccato de mitraillettes, personne ne semble pouvoir en sortir indemne. En soi, c’est d’ailleurs le sort réservé à chacun des protagonistes engagés sur les plages, dans le ciel et au large de la mer du Nord lors de juin 1940. Etranglés par les forces allemandes, plus de 400'000 soldats se trouvent coincées à Dunkerque. Déjà en train de préparer la bataille suivante, Winston Churchill, premier ministre fraîchement nommé, espère en sauver 30 à 40'000.

Aux trois éléments, air, terre, mer, correspondent trois temps. Pour les troupes au sol, «l’esprit Dunkerque» comme les Britanniques le baptiseront, présidera une semaine. Pour les avions Spitfire et les Messerschmitt, une heure, et pour les bateaux, un jour. De Following et Memento à Inception et Interstellar, le cinéaste a démontré une maîtrise diabolique des boucles temporelles. Avec une confiance rare, le narrateur déconstruit le présent en tordant les perspectives comme des origamis, inflige à la chronologie des moments suspendus et autres pièges.

Ici, l’arsenal sensoriel est sans cesse sollicité pour préserver la cohérence dans le chaos. La bande-son d’Hans Zimmer cisaille chaque instant dans une mécanique infernale. «Le doux bruit du moteur d’un Spitfire, le plus beau à entendre ici», note ainsi un capitaine menacé par l’aviation ennemie. Jusqu’à rendre le silence menaçant, loin d’une trêve bercée par les vagues et les mouettes. «Je voulais reproduire la manière dont nous nous souvenons d’un événement. Parfois un détail anodin amène un autre, beaucoup plus décisif. Je voulais détruire le rythme naturel des films de guerre, je voulais détruire le rythme conventionnel des blockbusters» déclare Christopher Nolan.

Dans Dunkerque, la déshumanisation semble à l’œuvre dès les premiers plans. Loin des tactiques d’usage en matière de récits épiques, aucun héros ne se détache de la masse humaine. Regard innocent, corps à peine ébauché et coupe de cheveux réglementaire, ils se ressemblent tous. Ils auraient même un fort air de famille avec le réalisateur, Plus qu’à ourdir un crescendo dramatique, le réalisateur reste dubitatif de longues minutes sur l’enseignement qu’il y aura à tirer de «ce colossal massacre». Ces jeunes soldats envoyés au front portent à peine un nom. L’ennemi apparaît comme une entité monstrueuse susceptible d’avaler la France, puis la mère patrie de l’autre côté du Channel. Il n’aura jamais de visage et ne se manifeste que par ses effets destructeurs, impact de balles ou de bombes, messages de propagandes.

Néanmoins «frères d’armes», ces gamins à peine adultes comprennent très vite une loi de la jungle. Avant la solidarité, voire l’héroïsme, l’instinct commande de sauver sa peau. Le débat métaphysique pèse à plusieurs reprises dans ce domaine. Mais le stress emporte toute réflexion dans une irrésistible violence. Les sauveteurs anglais refusent de prendre à bord les victimes françaises. Les bataillons eux-mêmes recréent des différences de statut, les Highlanders ne se mélangeant pas aux simples troufions, et encore moins avec les pilotes de la RAF, etc. Un unique leitmotiv gouverne chaque acte, rentrer à la maison.

En pleine mer, dans cet océan de douleur et d’impuissance, les scènes de rafiots sur le point de couler prennent soudain une terrifiante actualité renvoyant à ces images désormais trop banales de migrants désespérés. Les vagues avalent bientôt toute comparaison. Car à ce stade, le savant montage d’espace-temps que Christopher Nolan a posé au départ se voit torpillé sous l’eau, canardé dans l’air, démembré en mille morceaux. Lui qui a filmé dans une spectaculaire trilogie les états d’âme de Batman, ce Chevalier Noir aux dilemmes superhéroïques, trouve une autre vérité dans sa première incursion dans l’histoire réelle. Il y a près de vingt ans que Steven Spielberg, le gourou prodige réinventeur de Hollywood, et Terrence Malick, l’éternel ermite philosophe, signaient Il faut sauver le soldat Ryan et The Thin Red Line. A son tour, Dunkerque écrit un nouveau chapitre du septième art.

Film de guerre (G.-B./USA, 107’, 12/12). Cote: VVV

Il a dit

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