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«Avec Gérard, pas de triche possible»

Le dessinateur Mathieu Sapin a croqué sur cinq ans l’ogre Depardieu. Album tendre et tragique.

Entre Gérard Depardieu et le dessinateur Mathieu Sapin vibre la tragicomédie de l’existence. A suivre en BD.
Entre Gérard Depardieu et le dessinateur Mathieu Sapin vibre la tragicomédie de l’existence. A suivre en BD.
DR

Dans son atelier du Canal Saint-Martin perché au-dessus du Café Carillon, de sinistre mémoire après les attentats de novembre 2015, Mathieu Sapin repousse les fantômes. «Chaque époque vit ses terreurs, je déteste le «C’était mieux avant». A Paris, il n’y a pas que des cons qui tirent la gueule, il y a aussi les belles rencontres.» La preuve avec Gérard, cinq années dans les pattes de Depardieu, le dessinateur chronique «le gros» avec une finesse ultime. La période pourtant semblait peu propice, coïncidant avec le désamour de Gégé et de la France, «ce monde de connards», quand il s’exile en Belgique, courtise Poutine en Russie.

L’album séduit par sa complexité. Petit homme au crâne bientôt dégarni, créateur de Supermurgeman, «bien chic type» en slip rouge de superhéros, Mathieu Sapin, 42 ans, se penche sur ses contemporains célèbres depuis 2012. Après avoir chroniqué François Hollande en campagne présidentielle, il accompagne Depardieu parti sur les traces d’Alexandre Dumas en Azerbaïdjan. Une connivence s’installe entre le chasseur fluet au profil d’Elmer Fudd et le grand fauve du septième art, qui bientôt le surnomme «Tintin». Ils ne se quittent plus. «J’ai eu l’accès, j’y suis allé comme toujours, sans passe-droit, avec mon crayon et mon carnet.»

Depardieu vous donne du «Tintin», vous sentez-vous «petit reporter»?

Observer, prendre des notes sans savoir où ça me mène, c’est mon truc. Comme pour François Hollande (ndlr: dans Campagne présidentielle, puis Le Château), j’aimerais par la suite scruter Poutine ou Trump, des personnages plus écrits que dans House of Cards!

«Je montre parfois son déni car c’était trop drôle de le voir soutenir l’exact contraire de ce qu’il a dit ou fait», Mathieu Sapin Dessinateur

Qu’avez-vous appris de Depardieu que vous ignoriez?

Par moments, il joue à la caricature de Depardieu, rajoute à ses excès. C’est presque comme s’il était du domaine public. Il donne alors aux gens ce qu’ils veulent voir «quand ils viennent palper la panse du bouddha», comme il dit. Tiens, il est réputé pour son appétit gargantuesque. En fait, le soir, il lui arrive de jeûner. En revanche, lui possède un sens animal, instinctif, à deviner l’autre. Avec Gérard, pas de triche possible, il te met à poil, te détecte dans la moindre intention. Il oblige à tomber le masque.

N’en jouez-vous pas, prenant la pose du freluquet tyrannisé?

C’est ma méthode «Inspecteur Columbo», faire le distrait de l’ombre, le type pas organisé, fouillis, qui rassure. Du coup, c’était l’inverse du rapport habituel où vous poussez l’autre dans ses retranchements. Depardieu s’est parfois montré si généreux que c’était à moi d’être à la hauteur, réglo par rapport à sa confiance.

Il va loin dans la confidence quand il raconte sa mère, la Lilette qui veut avorter, et qu’il ajoute «… de moi».

Je confesse, je n’aime pas balancer. J’ai ma pudeur. Des amis m’ont fait remarquer que je ne parle pas de ses histoires sentimentales, c’est ma limite. La famille, j’évite aussi. Je montre parfois son déni, car c’était trop drôle de le voir soutenir l’exact contraire de ce qu’il a dit ou fait. Je ne prétends pas l’avoir cerné, disons que j’indique des fenêtres.

Dans une case, vous tremblez comme le ferait un gosse face au caïd de l’école. Vrai?

Quand il me dit, «Tu veux une volée?» c’est authentique. En même temps, je sentais que je pouvais me permettre de le mettre en boîte, ça lui plaisait. J’ai tendance à mettre en scène des dialogues vécus en forçant le registre humoristique, comme de la comédie consentie. Pareil avec mon carnet de croquis, c’est si intime! Et lui adorait fouiller dedans, voir ce que j’avais tiré d’une scène, d’un moment. Il relisait tout haut, un régal! Bon, auparavant, il a fallu que j’apprenne les codes, sinon j’aurais fini par me censurer. Mais cette lecture à voix haute est devenue un rituel entre nous. Tout prend corps par l’oralité avec lui.

Mais n’est-il pas fatigant à vivre?

Ça, même lui se fatigue de lui-même! Une fois, par exemple, son entourage me demande de m’en occuper, c’était en déplacement, à Lisbonne. Ma belle-sœur s’était greffée à la soirée. Malgré mes recommandations, la voilà qui s’extasie sur sa carrière, La chèvre dont elle connaît les dialogues par cœur. Il a hurlé: «Je m’en fous, parle-moi de la machine à café mais pas de ça!» Cette lassitude, ça pourrait être mal perçu. Mais je le vois avec cet album, les gens lui restent attachés malgré tout, ça m’étonnera toujours.

Il traîne des airs de tragédien russe dans ce géant fragile, non?

Trouver la paix lui est difficile, c’est certain. C’est un surdoué, avec l’hypersensibilité pathologique que cela implique. Toute analyse devient paradoxale avec lui. Ainsi, il n’est jamais dans le travail laborieux mais, s’il est disposé, il peut consentir, dans le jeu avec un partenaire par exemple, à des efforts énormes. Et puis tout à coup, il y a ce nihilisme qui l’accable, ces sursauts de tristesse. Quand il converse avec «ses» morts, Pialat, son fils, Guillaume, Barbara. Quand il roule au bord de la falaise, fonce sur sa moto… il en devient si touchant. Je n’ai pas calculé, j’avais ces trucs à dire.

Quand est-il heureux?

Quand il parle avec un chien, un des rares moments où je l’ai vu apaisé. Là, il n’a plus besoin d’être Depardieu. La queue frétillante, le chien s’en fout.

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