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"Jouer le con glorieux, ça m'amuse"

Désormais rare au cinéma, Pierre Arditi se régale dans "Les estivants". Comédie tragicomique.

Pierre Arditi royaume dans «Les estivants» face à Valeria Golino.
Pierre Arditi royaume dans «Les estivants» face à Valeria Golino.
VQH/Yves Herman

Longtemps, Pierre Arditi s’est fondu dans le petit monde du cinéaste Alain Resnais. Toute une famille de cinéma, Sabine Azéma et autre André Dussollier, qui en une dizaine de films lui a dessiné une carte du tendre. Il y a cinq ans, le maître de «Mélo», «Smoking/No Smoking» et tant de classiques du septième art partait vers d’autres cieux. Hyperactif de tout temps, le comédien orphelin s’est surtout consolé sur les planches. «C’est mon ADN, après tout, mes débuts, une magie qui produit des étincelles qui ne sont pas de mon fait. Et puis, en toute immodestie, au théâtre, je peux faire ce que je veux. Enfin, je l’avoue, j’adorerais tourner plus, quelquefois, même si les méthodes incongrues d’Alain Resnais ne seraient plus possibles à financer. Mais je ne vais pas aller quémander!»

À 74 ans, en villégiature chez Valeria Bruni Tedeschi, le Parisien «moliérisé, césarisé» se retrouve en vacances dans «Les estivants», parmi une joyeuse bande de cinglés. «Jouer le con glorieux, ça m’amuse!» Dans le paradis d’une somptueuse propriété du sud de la France, c’est l’enfer entre ressacs des traumatismes passés et fraîches trahisons. «Mais comme le vante le slogan sur les colonnes Morris, c’est tragiquement drôle, hein!»

Valeria Bruni Tedeschi ne vous semble-t-elle d’ailleurs pas moins névrosée que jadis?

Et même pourvue d’une maturité folle, c’est neuf! Je ne suis pas un perdreau de l’année et j’observe que sa génération brasse, se mélange, se sépare autrement que la mienne. Nous ne sommes pas dans les films de Claude Sautet où, au fond, les couples ne se quittent jamais, finissent toujours par se retrouver. Car ce n’est pas parce que les gens ne font plus l’amour ensemble qu’ils n’ont plus rien à se dire.

Même si rompre, dit l’auteur, reste la blessure la plus vive.

Elle parle de cœur douloureux mais, encore une fois, réussit à faire cohabiter le tragique et le comique de la situation. La vie, quoi. La séparation amoureuse, j’en ai souffert. Même si, grâce à Dieu ou à nous-mêmes, depuis trente-trois ans, Évelyne Bouix et moi vivons le bonheur. J’aime la remarque de l’écrivain Yann Moix, assez troublante en soi, qui juge que le véritable amour commence quand l’amour sexuel est parti. Bon… sur le sujet, nous sommes encore assez vifs avec ma femme! Mais nous nous aimons aussi pour tant d’autres choses, je ne reste pas pour de mauvaises raisons.

Était-ce embarrassant d’être invité à partager le linge sale de la famille Bruni Tedeschi, à mater cette intimité?

Avec Valeria ( ndlr: qui, ici, se met en scène avec sa mère, sa tante et sa fille), le privé et la fiction s’imbriquent. Elle pense ce qu’elle raconte. De là, m’immiscer dans ses affaires, c’est l’essence du métier d’acteur. Il s’agit toujours de s’emparer de la vie d’un autre. Le paradoxe, c’est d’y glisser la sienne. Il y a toujours de petits morceaux de moi dans mes personnages, ils deviennent mes cousins germains.

Même un gros abruti comme celui des «Estivants»?

J’ai mille facettes, comme tout le monde, de la plus noble à l’ignoble, un kaléidoscope d’humanité. Je suis payé pour l’extravertir alors que mes congénères passent leur vie à le dissimuler. Incarner des impulsions que je contiens dans la vraie vie, c’est un luxe.

Ou une perversité?

J’admets que les lâches et autres cocus glorieux procurent plus de plaisir que les preux chevaliers blancs. D’autant qu’à mon âge, je ne cherche plus à draguer les jeunes filles. Vautrons-nous dans ce que les cinéastes demandent!

Quitte à aller à l’encontre de vos opinions politiques?

Oh, j’ai des souvenirs d’avoir attrapé des gens au colbac en les traitant de cons de droite! Mais il y a des cons partout. Dans «Les estivants», la marge demeure. Valeria Bruni Tedeschi réussit à dépasser la névrose, insuffle une espèce de politesse du désespoir. On se marre, on s’égare, on chante, on pleure dans la sérénité. S’il y a des sentiments acides, ils s’expriment sans pleurnicher.

Serait-ce le privilège de l’âge?

La pratique enseigne à ne pas être tiède. Comme le dit André Gide, vivre, c’est choisir, et choisir, c’est renoncer à tout ce qui reste, être terrible avec la part que vous voulez garder. Plus jeune, je n’hésitais pas à me diluer dans toutes sortes d’opportunités. Avec l’âge, les options se concentrent, se défendent bec et ongles. Plus question de dire «on verra bien après», car ce fameux «après» est là.

En quoi cette résolution influe-t-elle sur votre vie?

Curieusement, je vis avec plus de violence qu’il y a 30 ans. Je me lève le matin en sachant que j’ai moins à vivre que ce que j’ai vécu. En conséquence, le «pas mal» ne m’intéresse pas. Je vois mon existence couler, j’en connais le prix.

Vous créez «Compromis», de Philippe Claudel, à Paris, tournez avec un spectacle de lecture. Jamais de vacances?

La retraite pour un comédien, c’est la mort. Ou la maladie, l’alzheimer, que sais-je! Jean Piat et les autres sont partis sur scène car, d’une certaine façon, la profession de comédien, c’est une manière de vivre à en mourir.

Pourtant, vous dites ne pas avoir eu de vocation!

Absolument. Ayant grandi dans une famille d’artistes, liée à des Prix Nobel ou au cabaret des Trois Baudets, la branche Canetti, qui fréquentait Sartre ou Brassens, je ne m’estimais pas avoir les qualités suffisantes. Mon père, peintre, nous voulait artistes, mes sœurs et moi. Dans mon cas, cela m’a freiné longtemps. Dans ce clan fauché, je me disais aussi que je serais celui qui ferait rentrer l’argent à la maison. Mais les saltimbanques, c’était mon monde, évidemment. L’avenir ne m’a pas donné entièrement tort.

Comédie (It., 125’, 16/16) VVV

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