«L’objectif du viol comme arme de guerre est de déshumaniser»

Violences sexuellesLe gynécologue congolais Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix 2018, dénonce la destruction volontaire et planifiée des organes génitaux des femmes et réclame la fin de l’impunité.

Denis Mukwege a déjà pris en charge, dans son hôpital de Panzi, près de 50 000 femmes, enfants et nourrissons meurtris dans leur chair.

Denis Mukwege a déjà pris en charge, dans son hôpital de Panzi, près de 50 000 femmes, enfants et nourrissons meurtris dans leur chair. Image: Joel Saget/AFP

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Sa parole dérange. Voilà plus de vingt ans que le Dr Denis Mukwege soigne les victimes de violences sexuelles dans son hôpital de Panzi, à Bukavu, dans l’est de la République du Congo (RDC) en proie à un conflit sans fin. Depuis sa création, en 1999, son établissement a pris en charge près de 55'000 femmes, enfants et nourrissons meurtris dans leur chair, mutilés par des actes d’une violence qui dépasse l’entendement. Toujours menacé dans son pays, le gynécologue congolais de 63 ans qui lutte sans relâche pour que «le corps des femmes cesse d’être un champ de bataille» a reçu de multiples récompenses, dont le Prix des droits de l’homme des Nations Unies en 2008 et le prix Sakharov en 2014. En octobre 2018, il s’est vu décerner le Prix Nobel de la paix conjointement avec l’Irakienne Nadia Murad, ex-esclave des djihadistes de Daech devenue porte-drapeau de la minorité yézidie.

Celui que l’on surnomme «l’homme qui répare les femmes» ne quitte son bloc opératoire que pour interpeller le monde sur ce fléau et mener un combat contre l’impunité de ces crimes abjects. Au Forum international Stand, Speak, Rise up! organisé les 26 et 27 mars par la grande-duchesse Maria Teresa de Luxembourg pour briser le silence et donner la parole aux victimes de cette barbarie, les interventions du Dr Mukwege ont marqué les esprits. Rencontre avec l’une des rares voix masculines qui lutte contre l’oppression des femmes au péril de sa vie.

À quel moment avez-vous compris que le viol était devenu une arme de guerre?
En 1999. Quand la guerre a commencé, en 1996, j’ai été obligé de me réfugier au Kenya. Je suis revenu trois ans plus tard pour reprendre mon activité de gynécologue-obstétricien à Bukavu. Il y avait peu de moyens, mais même sous tente, je pouvais pratiquer des accouchements ou une césarienne pour lutter contre la mortalité maternelle. Peu de temps après, nous avons créé l’hôpital de Panzi et la première patiente que j’ai soignée m’a raconté qu’elle avait été violée par six soldats et que l’un d’entre eux avait ensuite tiré sur ses organes génitaux. Tout était détruit. Puis d’autres femmes sont arrivées dans le même état. Des dizaines, des centaines. Un jour, on nous a amené une fillette de 18 mois, le corps dévasté, mutilé par la pénétration d’un adulte. J’ai compris que c’était devenu notre nouvelle réalité en République démocratique du Congo, que cette violence était sans limites et qu’elle ne s’arrêterait pas. J’ai aussi pris conscience que le bloc opératoire ne suffirait pas, qu’il allait falloir se battre pour traiter les causes profondes de ces atrocités.

Ce fléau est planétaire et ne relève pas de pulsions sexuelles, mais d’actes prémédités et méthodiques…
Les viols sont organisés, c’est une arme de destruction massive dont le but est d’atteindre la communauté entière. Ils sont le plus souvent commis en public, devant les enfants, le mari, ou sa femme si c’est lui qui est violé. Personne ne peut sortir indemne d’un tel cauchemar. C’est un traumatisme physique et psychique profond pour la victime et pour tout son entourage. Cette violence déconstruit complètement les relations qui permettent à une société de fonctionner. La mère n’est plus la mère, le père ne peut plus trouver sa place et la confiance des enfants violés devant des parents empêchés de les protéger est réduite à néant. Il n’y a plus aucune cohésion sociale ce qui rend la communauté extrêmement vulnérable. À ce traumatisme collectif, s’ajoutent les enfants issus du viol, donc sans filiation, sans référence et souvent discriminés, ce qui constitue une véritable bombe à retardement qui peut exploser à n’importe quel moment.

Comment prévenir ces violences?
En changeant de paradigme. Il faut déconstruire la masculinité toxique et la remplacer par une masculinité positive qui considère l’homme et la femme comme égaux. Nous avons tous la responsabilité d’éduquer nos enfants. En envoyant les garçons à l’école et en gardant les filles à la maison pour les tâches ménagères, on marque déjà le début de la discrimination. Là, je vous parle de l’Afrique, mais pourquoi en Europe les femmes sont-elles moins payées que les hommes pour faire le même travail? Si l’éducation à l’égalité entre les hommes et les femmes ne commence pas très tôt, les garçons arrivent à l’âge adulte avec l’idée que les femmes sont inférieures et qu’elles n’ont pas les mêmes droits, c’est ce que j’appelle la masculinité toxique. C’est ce qui se passe dans les pays où nous n’arrivons pas à nous débarrasser du système patriarcal.

Vous proposez une prise en charge globale aux victimes, c’est-à-dire?
Les femmes ont une énorme capacité de résilience pour transformer la souffrance en pouvoir jusqu’à devenir des actrices du changement dans la société. À l’hôpital de Panzi, nous offrons une prise en charge holistique. Les victimes y trouvent à la fois des réponses à leurs problèmes médicaux, psychologiques, juridiques et socio-économiques avec la finalité de pouvoir se relever et reprendre leur vie en main. La société a aussi la responsabilité et l’obligation de donner réparation à ces femmes. Il faudrait créer un fonds d’aide internationale qui pallierait la défaillance, délibérée ou non, des États.

Vous appelez la communauté internationale à tracer une ligne rouge…
Ce ne sont pas seulement les auteurs de violences qui sont responsables de ces crimes, mais aussi ceux qui choisissent de détourner le regard. Se taire rend complice. C’est un devoir de nous mobiliser contre ses hommes qui ne respectent pas la matrice de l’humanité. La communauté internationale peut et doit agir en appliquant des sanctions politiques et économiques et en engageant des poursuites judiciaires contre les responsables de ces exactions. Ne pas accepter de tracer cette ligne rouge en rejetant la responsabilité sur les pays concernés relève de l’hypocrisie. Malheureusement, les gouvernements préfèrent souvent respecter la souveraineté des États plutôt que la dignité des femmes, surtout quand les auteurs de ces crimes sont à la tête du pays.

Qu’est-ce que ce Prix Nobel de la paix signifie pour vous?
C’est d’abord la reconnaissance des victimes de violences sexuelles dans les conflits et l’usage du viol comme arme de guerre. Dans un pays comme le nôtre où le déni est total et où les bourreaux sont tant du côté des rebelles que des instances gouvernementales, cette reconnaissance mondiale est fondamentale. Ce prix participe à la réparation de ces femmes.

Créé: 31.03.2019, 18h23

«Nous avons été violées, humiliées, mutilées, mais nous resterons toujours debout»

Elles sont Burundaises, Colombiennes, Congolaises, Ukrainiennes, Mexicaines, Kosovares ou encore Irakiennes. Cinquante-deux femmes issues de 18 pays sont venues prendre la parole à l’occasion de la conférence internationale du Luxembourg pour briser le silence qui permet ces exactions. «Ce n’est facile pour une survivante de raconter son histoire, de parler aux médias et aux politiciens. Mais il faut le faire pour qu’il y ait une prise de conscience de ce que nous avons vécu», confie la jeune Yézidie Nadia Murad, colauréate du Prix Nobel de la paix 2018 avec le Dr Denis Mukwege, enlevée par Daech. «Cela fait presque cinq ans que le génocide a eu lieu, que les violences et l’esclavage sexuel ont eu lieu. Nous avons dû émigrer, et ce sont désormais les terroristes qui vivent sur place. La seule solution, c’est la justice», ajoute-t-elle.

«Nous devons parler de ces crimes pour que ça ne se reproduise plus», insiste l’Ukrainienne Iryna Dovhan, torturée par des insurgés prorusses dans le Donbass, aujourd’hui membre du Réseau mondial de victimes et survivantes pour mettre fin au viol de guerre, SEMA, qui signifie «parle» en swahili. «Les soldats m’ont mise sur la place publique avec un panneau sur lequel était écrit «article d’occasion». Ils retiraient mes vêtements et personne ne réagissait. Les passants avaient peur et ne me regardaient pas. Ça a duré cinq jours. Par chance une photo de moi a été publiée dans le «New York Times», ça m’a sauvé la vie.» «Il faut du courage pour parler, pour affronter le regard des autres, heureusement nous l’avons ce courage», enchaîne la Centrafricaine Bernadette Sayo, également membre du SEMA créé à l’initiative de la Fondation Mukwege, pour qui «l’heure n’est plus aux négociations. Les survivantes doivent être au cœur de toutes les discussions et de toutes les médiations. Elles doivent aussi être impliquées dans les pourparlers de paix.»

«Ce forum va-t-il changer quelque chose?» s’interroge Ana, une yézidie qui a réussi à fuir l’enfer des djihadistes. «Je crois que oui. J’ai attendu l’âge de 40 ans pour raconter mon histoire. Il y a huit ans, j’en parlais dans les caves des églises, aujourd’hui on en parle ouvertement devant des gens du monde entier», répond la Mexicaine Norma Bastidas, violée à 11 ans et esclave sexuelle à 19, qui a pris sa revanche sur la vie en devenant recordwoman de triathlon. «Le chemin est encore long, mais on avance», insiste l’athlète de 49 ans.

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