Le pont de Gênes va mourir pour renaître

ItalieLes ultimes reliques du pont Morandi doivent disparaître ce vendredi. Les habitants, eux, désespèrent face à l’état du quartier

Le projet de pont imaginé par l’architecte génois Renzo Piano, ici en réalité virtuelle, devrait être réalisé à la fin de l’année pour un coût de 220 millions d’euros.

Le projet de pont imaginé par l’architecte génois Renzo Piano, ici en réalité virtuelle, devrait être réalisé à la fin de l’année pour un coût de 220 millions d’euros. Image: Fincantieri

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Dans quelques heures, le pont Morandi sera démoli. Enfin, ce qu’il en reste depuis qu’il s’est effondré le 14 août dernier en emportant la vie de 43 personnes. À 10h30, les caméras du monde entier immortaliseront le moment où les deux tronçons situés aux extrémités de la structure partiront en poussière. Dans la foulée, une centaine d’habitations seront démolies. Puis des grues – les mêmes qui ont redressé le paquebot Costa Concordia – déblayeront les décombres.

En mars, la première pierre de la nouvelle structure sera posée (lire ci-contre). Normalement, le chantier sera bouclé en une année. Mais pour les habitants du quartier, rien ne sera plus jamais comme avant.

Familles éparpillées

Les familles qui vivaient dans ces immeubles gris ne reviendront plus. Éparpillées aux quatre coins de Gênes après le drame, elles ont tout perdu. Sauf leurs souvenirs. «Regardez autour de vous, ça pue la désolation, plus personne ne passe, l’avenue est coupée en deux à cause de la zone rouge. Avec le nouveau pont, la situation devrait changer mais il faudra du temps. En attendant, nous sommes asphyxiés. En moins de six mois, notre chiffre d’affaires a chuté de 90%!» se désole Antonio.

Ce cuisinier travaille dans une pizzeria située à une centaine de mètres du pont. En octobre dernier, ses patrons, une famille de Sud-Américains qui avait repris l’affaire l’an dernier, ont disparu. «Ils n’arrivaient plus à joindre les deux bouts. Un soir, ils ont baissé le rideau et on ne les a plus revus. Les vieux propriétaires sont revenus, mais pour combien de temps?» s’interroge Antonio.

Depuis la fin de l’automne, quelques magasins ont rouvert, comme le salon de beauté et le magasin d’équipements nautiques. Mais les enseignes lumineuses ne suffisent pas à insuffler un peu de vie dans la grande avenue car les boutiques sont vides. La pompe à essence a fermé. Le gérant ne tenait plus le coup. Dans la boucherie halal, un Marocain désœuvré a le regard perdu de ceux qui attendent.

Un vieux couple s’engouffre dans un petit restaurant, Les deux G., caché dans une ruelle. À l’intérieur, il fait chaud et la vie bruisse. «Aujourd’hui, c’est plein, c’est plutôt inhabituel», murmure Domenico Ursida. Son visage est bouffi par l’alcool et les regrets. Ses mains, devenues rugueuses depuis qu’il a troqué sa carrière de chanteur folk contre un tablier de maçon, caressent un verre de vin.

Perdu dans ses souvenirs, l’homme raconte qu’il a gagné le microphone d’or en 2013 dans un concours en Suisse. Mais il n’a pas percé et a décidé de changer de métier pour survivre. Avec l’effondrement du pont Morandi, sa vie a encore pris un nouveau virage. «C’est dur ici, cela ne sert à rien de dépenser des millions pour construire un nouveau pont, il vaudrait mieux rafistoler les débris de l’autre et investir pour améliorer la vie qui fout le camp», estime Domenico Ursida.

«Ça pue la mort ici»

Autour de lui, les autres clients se lâchent. Les mots sont toujours les mêmes et parlent de misère, de difficultés au quotidien, de vies encore plus compliquées depuis le drame. Le patron, Gianni, lisse son tablier maculé de taches. «L’avenue est à genoux, déjà que c’était dur avec l’arrivée des Sud-Américains qui ont repris plein de magasins, mais depuis que le pont est tombé, ça pue la mort ici. Tout le monde est parti, même la police ne vient plus patrouiller le soir, c’est devenu la terre de personne», murmure Gianni.

Dans le petit restaurant, le silence est tombé, les clients sont plongés dans leurs pensées. Dehors, il pleut, un homme presse le pas en traînant en laisse un vieux chien malade. À quelques mètres, le pont brisé, l’air sinistre, attend qu’on l’achève.


C'était il y a six mois: les images de l'effondrement du pont de Gênes


Créé: 08.02.2019, 07h14

Chantier de titan

Concept Imaginée par l’architecte génois Renzo Piano, la forme du futur pont rappellera la coque d’un navire en hommage à la ville de Gênes et à ses grands navigateurs comme Christophe Colomb. Le projet prévoit aussi 43 lampadaires spéciaux en hommage aux 43 victimes.

Dimensions D’une longueur de 1100 mètres, il sera porté par 19 piliers en béton armé, soit neuf de plus que le pont Morandi.

Coûts En additionnant les frais de démolition (20 millions), de reconstruction (220 millions), d’expropriations (140 millions) et les imprévus (20 millions), la facture totale atteindra 400 millions d’euros.

Calendrier Le chantier de démolition a débuté en décembre 2018. La construction du nouvel ouvrage débutera avant la fin de mars et doit s’achever à la fin de l’année.

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