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Quand Pullman défie ses dæmons

Le maître britannique de la Croisée des mondes revient enfin à l’écriture sur la barque de «La belle sauvage». Et vogue l’imagination.

Avant les galipettes ensorcelées de Harry Potter et de sa fée J. K. Rowling, il y eut la fille élue Lyra et A la croisée des mondes. Conclue en 2001, la trilogie du Britannique Philip Pullman enchante toujours sous le manteau, quelque 20 millions d’exemplaires s’étant déjà passés entre initiés. Sa moindre notoriété ne s’explique que par sa complexité. Ainsi, au contraire des sortilèges du professeur Albus Dumbledore, le septième art s’est révélé incapable à matérialiser la magie de cet univers parallèle. La saga n’a produit qu’un long-métrage il y a dix ans, basé sur le premier volume, Les Royaumes du Nord. Malgré l’incarnation de la terrifiante Marisa Coulter par une Nicole Kidman réfrigérante à souhaits, le résultat confus laisse un sentiment de profonde déception. À la recherche des aléthiomètres, ces boussoles qui aident les aventuriers de Pullman à ne pas perdre le Nord dans les mondes alternatifs, les studios hollywoodiens, en pleine mode polaire à la Narnia, se sont montrés d’une frilosité rédhibitoire. Mince excuse, Philip Pullman peut effrayer. Car ce fils de d’homme d’église et athée revendiqué traîne des casseroles d’anticléricalisme forcené. À force d’édulcorer son propos humaniste, les scénaristes se sont égarés sur des banquises figées dans l’ennui. La Tour des anges et Le Miroir d’Ambre attendent toujours d’être adaptés.

D’où sans doute le relatif anonymat où se cantonne l’auteur, fidèle à sa position de sage érudit par rapport au trône de sa compatriote superstar J. K. Rowling. Qu’importe. Avec ses pantalons informes de velours côtelé et son crâne ponctué de duvet, ce distingué universitaire ressemble plus à un Hobbit du clan de l’excentrique Tolkien qu’à un auteur en vogue. Et à creuser les apparences, sous ses romans vibre un pathos intergénérationnel aussi rebelle que Le Paradis perdu de John Milton. À 71 ans, le professeur d’Oxford porte une filiation romanesque en diable, qui croiserait les conteurs Grimm gardiens des légendes, et le peintre William Blake à la poésie dopée de symbolisme.

Comme l’artiste, le maître, qui persiste à écrire dans une cabane au fond de son jardin, ne dédaigne pas graver les alter ego animaux des hommes, ses fameux «dæmons». Ces créatures, l’une des plus belles inventions de Pullman, matérialisent l’âme de leur pendant humain. Lyra, saisie dans La belle sauvage à 6 mois, possède déjà le sien, Pantalaimo avec qui elle babille à longueur d’aventure. Inconscients des dangers, ils s’apprennent à parler. Le principal prédateur de l’enfant, homme de main du Conseil de Discipline Consistorial, avance un daemon bavant la haine, une hyène. L’action se situe une dizaine d’années avant A la croisée des mondes. Des forces obscures veulent instaurer une dictature, des intellectuels résistent. Lord Asriel et son daemon félin œuvrent dans l’ombre. Le richissime gentleman pourrait-il avoir enfanté Lyra? Les mystères se développent avec la grâce aérienne des dirigeables annonciateurs d’apocalypse futuriste. Confréries moyenâgeuses, messies tyranniques et justiciers intrépides siègent dans le chaos. Des enfants aussi. C’est en eux que le fabuliste met sa foi. Loin de développer de la littérature «fantasy» en toute innocence, Philip Pullman défend ses conceptions politiques. «Pour évoquer la terrible pression sur les enfants poussés à dénoncer leurs propres parents, j’ai songé aux pires années du régime soviétique» note-t-il. Il déteste toujours autant «les extrémismes religieux et leur effroyable machine à penser droit». Dans ce premier volume, Malcolm, 11 ans, ignore encore son destin de héros de La belle sauvage. Avec la fougueuse Alice, au mental de guerrière, ce fils d’aubergiste pagaie contre le destin. Récupérée de justesse chez des nonnes impuissantes, la petite Lyra sommeille à bord. Des pièges guettent le fragile équipage, et par là, Philip Pullman ne parle pas seulement de la complexité à changer les couches d’un bébé.

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