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À la recherche du Graal perdu

Tel Merlin le désenchanteur, l’historien Hervé Dumont décrypte le sort réservé aux légendes arthuriennes. Et provoque.

Dans les légendes arthuriennes, Hervé Dumont préfère Merlin, «le super druide venu de nulle part» aux doux Perceval ou fougeux Lancelot. Avec l’érudition d’un mage, le Lausannois signe une somme passionnante sur les chevaliers de la Table ronde. L’ex-patron de la Cinémathèque suisse y pratique l’histoire du cinéma en ethnologue, décryptant du sens sous l’extrême porosité entre les films et les sociétés qui les génèrent. «Dans la représentation des mythes, le cinéma matérialise une fusion maximale de tradition orale, littérature, théâtre, opéra etc. Avec la mondialisation, cet état s’accentue encore: les Japonais n’ignorent plus qui est le roi Arthur. Enfin, puisque le cinéma parle de nous, déchiffrer notre époque sous ce prisme du subconscient collectif, me passionne. Car l’industrie du cinéma dépend des masses, doit attirer les spectateurs et donc se mettre au diapason d’une mentalité avec son imagerie, ses influences. Il devient un livre d’image…»

Pensez-vous à Jean-Luc Godard?

Bien sûr mais moi, je ne joue pas avec les images, je veux les comprendre pour cerner qui nous sommes, ou même, ce que nous ne comprenons pas. Ou encore, que nous rejetons.

Ainsi du legs arthurien et «le long et cahoteux chemin de ses bardes»?

Ces livres arthuriens sont restés longtemps plombés par le silence, ce qui ne manquera pas d’agacer. J’ai voulu, avant même d’étudier les films arthuriens, partir de ces légendes celtiques datées de la fin du 4e s. Une tâche beaucoup plus ardue que prévu, tant abondent les théories farfelues. Là, j’ai aussi compris que ces mythes ne traitaient pas uniquement de gens qui se tapent dessus, couchent et trompent leurs conjoints. Avec ce choc aussi: entre les 12et 13e s., la saga explose avec un succès phénoménal, près de 220 manuscrits circulent, parfois en 30 000 vers, est traduite en hébreu, yiddish etc. Puis est ignorée, alors que c’est le premier acte prodigieux de la littérature européenne, qui surpasse de loin la mythologie grecoromaine, certes écrasante.

Arthur influencera les écrivains, pas les cinéastes. Pourquoi?

Il y a l’aura du secret, certes. Puis le «Qui a filmé quoi». En France, par réflexe d’être otage entre droite monarchiste et gauche révolutionnaire, par réflexe rationaliste, le fantastique et le merveilleux ne trouvent pas preneur. En Angleterre, Arthur est au contraire accaparé et même nationalisé comme héros fondateur. Mais chez eux aussi, les cinéastes longtemps, n’osent pas y toucher. Les grandes boucheries guerrières du début du 20e s. découragent d’aller sur ce terrain. Face à un effet miroir sociétal si terrible, la part «magique» du récit semble beaucoup trop gentille et faiblarde, par rapport aux faits. Les monstres lâchés par le septième art, ce seront les créatures horrifiques. Dracula et Frankenstei, qui triomphent de Merlin.

Mais l’Enchanteur va se rebeller.

Après 1945, les plaies pansées, un autre cauchemar pointe, la guerre froide. On ne sait plus où on va, la bombe atomique menace. Le cycle arthurien, dont on ne sait comment s’accommoder, ressurgit. Ainsi des «Chevaliers de la Table Ronde», de Richard Thorpe en 1953. Détail amusant: tout le monde ne peut pas visualiser le Graal, Lancelot ne le voit pas, car cette matière spirituelle peu identifiée incite à la prudence. Ceci coïncide avec la perte de la foi en Occident: en 1905, 95% de la population française se déclare catholique pratiquante, contre 5% de nos jours.

Le mythe s’en trouve-t-il une fois de plus tronqué?

Là encore, comme au premier passage du sens du Graal, ce fondu enchaîné au noir, vers son appropriation religieuse aux 12-13e s., une simplification s’ensuit. Elle ne retient que ce qui fait pleurer Margot dans les chaumières, soit les amours contrariées de Guenièvre et Lancelot, ou la vision du Royaume d’Arthur comme un paradis impossible, un leurre. Le miracle est remplacé par la magie, autre glissement pour se détacher de la religion. Mais les textes arthuriens vont bien au-delà de la croyance religieuse, leur métaphysique dérange, interpelle au-delà de simples produits de fantaisie interchangeables.

Même l’inspiré «Game of Thrones» ne trouve pas grâce à vos yeux.

J’y vois un phénomène de «tolkienisation» dès les années 1970, une mode «fantasy» qui pousse à injecter du Tolkien dans les mythes celtiques, nordiques etc. pour fabriquer des sagas, des «fake myths», un Moyen Age infantile de bouffons et morts-vivants dans lequel foncent les nouvelles générations sans références. Cette falsification déterminée et mercantile marque une coupure de pont avec l’essence même de l’Occident.

«Les chevaliers de la Table Ronde à l’écran» Hervé Dumont Ed. Guy Trédaniel, 264 p.

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