Le robot meurtrier est-il coupable

ThéâtreDes pros des mondes judiciaire et scientifique montent sur les planches à l’Octogone pour aider à comprendre autrement les enjeux de l'intelligence artificielle.

Me marc Bonnant (défenseur du robot) et Me Nicolas Capt (avocat de la victime)

Me marc Bonnant (défenseur du robot) et Me Nicolas Capt (avocat de la victime)

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Dans la vraie vie, ils sont magistrate, avocat, expert psychiatre ou chercheurs. Ils jouent leur propre métier dans un procès surréaliste samedi à L’Octogone de Pully. Katia El­kaim, présidente au Tribunal d’arrondissement de Lausanne, Marc Bonnant et Nicolas Capt, ténors du barreau, tiennent le haut de l’affiche d’une fiction mise en scène par Lorena Rossetti sur une idée de Leila Delarive, avocate devenue entrepreneure engagée. «Le robot qui m’aimait» illustre le défi de juger une intelligence artificielle ici accusée de meurtre. À l’issue de ce procès conduit comme une véritable instruction pénale, le public aura la lourde tâche de prononcer un verdict de culpabilité ou d’acquittement. Il pourra l’exprimer grâce à une appli conçue à cet effet. «Cela s’inscrit dans la volonté de redonner à l’individu la capacité d’exercer son libre arbitre», explique Leila Delarive.

L’histoire fait froid sans le dos. Priscilla le robot avait rencontré Léo sur le cyberespace. Le jeune homme était en quête d’un être semblable à lui. En deux clics il s’était approprié cette «robote» pourvue d’intelligence artificielle, qui proposait de devenir ce qu’on désire qu’elle soit. En analysant les datas de son double humain au fil des jours, elle était devenue son égale. Grâce à une optimisation constante, elle avait gagné rapidement en autonomie. Puis elle avait détecté des bugs chez son double de chair où les mises à jour faisaient défaut. La «robote» avait conclu à une anomalie, et décidé d’éliminer le jeune homme.

La pièce est écrite, mais le synopsis laisse une large part à l’expression libre des acteurs. Ils se comportent et interviennent comme ils le feraient dans un véritable procès. «Il s’agit d’une prestation partiellement improvisée et nous sommes dans l’application de la vie judiciaire réelle dans une situation exceptionnelle», se réjouit Katia Elkaim, qui a participé notamment à l’élaboration de l’acte d’accusation. L’intelligence artificielle l’interpelle et l’inquiète par certains aspects: «Je ne suis pas opposée à l’idée, mais à force de se fier aux machines, il suffit d’une panne pour que l’on ne sache plus rien faire et j’ai un peu peur que cela conduise à une perte du savoir humain.»

Un futur qui inquiète

Priscilla, l’accusée, dont le rôle est tenu par une comédienne, est défendue par Me Marc Bonnant. «Je vais plaider son acquittement», annonce-t-il. Comment? «La première question à se poser est de savoir si un robot peut avoir une âme, une conscience, une volonté, car on ne peut être coupable sans cela. Et à supposer qu’il l’a, il faut se demander qui la lui a inoculée, qui l’a programmé, son utilisateur ou son concepteur dans une démarche suicidaire? Je vais interroger les experts et ce robot sur les sensations charnelles qu’il a éprouvées. C’est une thématique totalement passionnante.»

L’immixtion de l’intelligence artificielle dans le judiciaire inquiète le ténor du barreau genevois: «Que restera-t-il de l’homme dans la scène dramatique judiciaire le jour où les avocats et les procureurs seront peut-être des robots? Imaginez un accusé seul, avec ses doutes, face à tous les protagonistes programmés. La pièce que nous montrons en est une préfiguration inversée.» Me Nicolas Capt joue l’avocat au côté de la famille de la victime. L’homme de loi est notamment spécialisé en droit des technologies: «J’ai aimé l’idée selon laquelle il était possible d’attirer l’attention d’un large public sur les défis et les inquiétudes suscités par l’intelligence artificielle par le biais d’une pièce de théâtre ludique, à mi-chemin entre le surréalisme d’André Breton et la rigueur formelle d’un procès.» Et de souligner: «Il s’agit de problématiques qui ne vont pas nous rester étrangères pendant encore très longtemps.»

Me Capt sait de quoi il parle. Il coorganisait la semaine dernière à Genève un sommet sur l’intelligence artificielle: «Lorsqu’on parle avec des scientifiques de premier plan qui travaillent dans ce domaine, notamment le professeur David Rudrauf, on apprend qu’il existe un projet mondial consistant à modéliser l’entier de la psychologie humaine, ce qui devrait permettre de créer des robots empathiques assez incroyables ou inquiétants, c’est selon.»

Créé: 03.10.2018, 10h23

Infos

Pully, L’Octogone
Sa 6 oct (19 h 30)
theatre-octogone.ch

Que restera-t-il de l’homme dans la scène dramatique judiciaire le jour où les avocats et les procureurs seront peut-être des robots? Me Marc Bonnant

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