Le solitaire déstructuré

VoileJean Le Cam (59 ans) se lance dans la quête d’un cinquième Vendée Globe. Rencontre en Bretagne avec une gueule de la voile.

Port-la-Forêt

Port-la-Forêt Image: DR

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La clope colée au coin de ses lèvres est consumée depuis un bon moment déjà. D’un œil, il scrute l’horizon – toujours, dans un réflexe pavlovien. De l’autre, il s’efforce de faire bonne figure sur cette terre ferme qu’il n’a eu de cesse de vouloir quitter. Capitaine Le Cam n’est pas de notre galaxie, mais du fond de la nuit, d’aussi loin que l’infini. Le grand large, loin du tumulte vaniteux des hommes, il n’y a que ça qui le botte. Mieux: la baston dans houle, les grains de folie aux confins de la raison. Lorsque le commun des mortels fait demi-tour, Jean Le Cam en remet une couche. À la frontière des genres, en permanence: comme si pour vivre l’ivresse du grand large, il fallait accepter de tout laisser derrière soi, coûte que coûte. À le voir, on croit volontiers qu’il n’en est jamais revenu.

Sur les sillons de son front, où les embruns ont servi de burins, on lit mille et une vies. Dans les boucles vaporeuses de sa crinière charbon, on sent encore les éructations mystifiantes des quarantièmes rugissants. Au creux de ses mains rugueuses, on devine les affres d’une quinzaine de tours du monde passés à tirer sur la corde tant et plus. Autant de stigmates d’une vie dédiée au grand large, d’un besoin irrépressible de prendre l’air. «On bricole, quoi, lance Le Cam dans une désinvolture appliquée. J’ai commencé à naviguer sur un canoë, avec un parasol en guise de voile. Je n’avais pas le droit de naviguer sur un vrai voilier, c’était interdit. Alors le parasol, tu vois, je pouvais vite le replier au cas où. Et hop, ni vu ni connu.»

Truculent, malgré lui

On dit des Bretons pur sucre qu’ils sont bourrus, bruts de décoffrage, mais qu’une fois la carapace ajourée, ils se révèlent attachants. Jean Le Cam correspond au portrait-robot. Un type vrai, en somme, qui ne travaille pas à une authenticité d’opérette. Un gars qui n’a jamais cherché à plaire mais qui, bon an mal an, a trouvé dans son personnage – à mi-chemin entre le capitaine Haddock et Gaston Lagaffe – le ciment empirique de sa pérennité.

Truculent, un peu malgré lui, Jean Le Cam est passé dans la postérité lors du dernier Vendée Globe avec ses vidéos tournées au cœur de l’action. Et une perche à selfie particulièrement récalcitrante qui s’obstinait à faire le contraire de ce que son maître lui intimait de faire. Ses déboires multimédias ont fait le tour du monde; on en oublierait presque que le vieux loup de mer a fini sixième. «Le plus beau Vendée Globe de ma carrière, assurément, confie le marin. Je partais de rien, pas de pognon, rien de chez rien. Et ça m’a offert ma plus belle aventure. Humainement, aussi. Avec l’idée d’une campagne de financement participatif qui a changé ma manière de voir les choses. Je ne courrais plus que pour moi, mais pour tous ceux qui me soutenaient. Quand t’es dans la gonfle en plein Pacifique, ça te file un supplément d’âme.»

Parce que Jean Le Cam n’a jamais été un bon vendeur. Et qu’aujourd’hui, «un bon marin doit d’abord savoir se vendre». Les business plans, les plans tout courts d’ailleurs, très peu pour lui. Dans le «crowdfunding», il a trouvé sa planche de salut. Le lien direct, quoique virtuel, entre le grand large et le grand public. Sa gouaille de poissonnier plaît, sa dégaine limite je-m’en-foutiste aussi. Voilà son grain de folie, cocardier à souhait, devenu coqueluche et donc argument marketing. Au point de lui donner l’envie de rempiler: «Oui. Au début non, mais maintenant oui. Je vais me refaire un Vendée Globe.» Et de relancer, dans un élan sincère: «Ce qui est bien dans notre métier, ce sont les rencontres avec les gens, pour partager et expliquer ce que l’on fait. Comme je dis toujours, une histoire n’est belle que si elle est partagée, surtout avec le public.»

Il s’agit néanmoins de s’interroger sur celui qui aura 61 ans en 2020 au départ des Sables- d’Olonne. Si la facétie du bonhomme fait office de pain quotidien, la tentation de surjouer son personnage n’est-elle pas immanente? «Je suis comme je suis. Maintenant, si ça plaît à certaines personnes, tant mieux. Je suis trop vieux pour jouer aux cons.» Il faut considérer l’homme et son œuvre dans un tout cohérent pour s’assurer que Jean Le Cam n’a jamais fait autre chose que ce en quoi il croyait.

Éric Tabarly – lui-même – le prend sous son aile et lui met le pied à l’étrier. «Je devais faire l’armée, mais je n’avais pas envie. Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé voir Éric, qui était officier de marine, raconte le Breton. Je lui ai demandé de servir sur son monocoque «Pen Duick VI», avec lequel il préparait une course autour du monde en équipage. Il a accepté, et c’est ainsi que j’ai fait mon service militaire en naviguant avec lui et douze autres équipiers.» La débrouille, encore et toujours. De sa domination sur le très relevé circuit du Figaro – trois victoires à la fin du siècle passé – il gardera un surnom: «Le Roi Jean». Car Le Cam est avant tout un marin aguerri, capable de prendre son courage à deux mains, d’aller là où ça fait mal, si ça permet de faire avancer son schmilblick.

Un artiste selon Stamm

En 2004, il est en tête du Vendée Globe avant de se faire remonter dans la dernière ligne droite par son meilleur ennemi Vincent Riou. Lors de l’édition suivante, Le Cam chavire dans les eaux démontées du cap Horn. C’est ce même Vincent Riou qui se déroute pour venir le récupérer. «Tu t’entends plus avec certains qu’avec d’autres, lance Le Cam à propos de celui qui lui a sauvé la vie. Mais c’est comme dans tous les métiers. J’imagine que chez les journalistes, il y en a qui se retrouvent le soir pour boire un verre malgré le fait qu’ils soient concurrents. Et il y en a d’autres qui ne peuvent pas se blairer. Ben c’est pareil chez les marins.» En 2014, il remporte la Barcelona World Race aux côtés de Bernard Stamm, avant d’être sacré champion du monde en Imoca. «Jean est un type très attachant, dit de lui le marin vaudois. Il a quelques défauts, comme d’être un peu bordélique. Mais, comme aux artistes, on lui pardonne volontiers.»

Un artiste. L’expression n’est pas galvaudée, lui qui ne laisserait le soin de fabriquer ses coquilles de noix à personne d’autre que lui-même. «Aujourd’hui, il y a des skippers qui ne sont que des pilotes. Moi, j’ai cette tradition – par la force des choses parce que je n’avais pas de blé – de construire mes propres bateaux. De mettre la main dans la colle. Je ne pourrais pas m’imaginer faire que naviguer, sans bosser sur le chantier.» Devant son hangar à Port-la-Forêt trône une Renault 4 l rouge, dans son jus mais parfaitement entretenue. C’est son bébé, le seul qui soit terre à terre. La bagnole en dit beaucoup sur l’homme qu’il est: robuste, fiable et un peu déjantée. «Par fou, on entend quoi? Quelqu’un qui n’est pas dans les normes de ce qui est communément accepté? Et Dalí alors, c’est un fou ou un génie? La limite est floue.» C’est entendu. «L’unique différence entre un fou et moi, c’est que moi je ne suis pas fou», devisait le surréaliste catalan. «Pareil dans mon cas», se marre Le Cam. (24 heures)

Créé: 11.05.2018, 09h40

En dates

1959

Naissance le 27 avril, à Quimper, en Bretagne, d’un père passionné par la voile.

1999

Remporte pour la troisième fois la Solitaire du Figaro (1994, 1996, 1999).

2005

Termine deuxième du Vendée Globe, après avoir longtemps mené la course.

2013

Remporte la Transat Jacques-Vabre en double avec Vincent Riou.

2015

En duo avec Bernard Stamm, il établit un nouveau record de la Barcelona World Race.

2017

Termine sixième du Vendée Globe, à bord d’un projet au financement participatif.

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