Sur les traces de Lénine, cette figure à détruire

PhotographieNiels Ackermann a chassé les statues du révolutionnaire en Ukraine, pays qui se débarrasse de cet héritage embarrassant. A voir dans un livre et une expo à Arles.

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Ses images de Tchernobyl – sa jeunesse, ses rêves d’avenir –, lui ont valu le Swiss Press Award 2016. Le photographe Niels Ackermann revient sur le devant de la scène, toujours par le biais de l’Ukraine, où il a chassé les effigies de Lénine disséminées sur tout le territoire. Des sculptures auxquelles on accède toujours plus difficilement depuis le «Leninopad» (déboulonnage systématique des représentations du révolutionnaire russe), débuté en 2014 et qui allait déboucher sur de nouvelles lois de décommunisation du pays en 2015. Son livre Looking for Lenin, réalisé en collaboration avec le journaliste Sébastien Gobert, présente, 100 ans après la révolution de 1917, une succession étrange de Lénine brisés, remisés, cachés ou détournés, qui en disent long sur la violence politique contemporaine de l’Ukraine et son rejet de l’influence russe. Entretien par téléphone avec le Suisse à Kiev, quelques jours avant qu’il ne s’envole pour Arles où ses images sont exposées aux Rencontres.

L’Ukraine, c’est une constante pour votre travail?

Tout a commencé par accident. Cela remonte à l’été 2009. Avec mon meilleur ami, nous voulions réaliser un voyage pour prendre des photos hors de l’Europe. Nous étions attirés par l’iconographie soviétique, l’architecture, des traces d’époques que nous n’avions jamais connues – je suis né en 1987. Le but initial était de partir en Russie, mais nous avons eu des problèmes de visas et les hôtels étaient chers… Nous nous sommes rabattus sur l’Ukraine et j’ai eu le coup de foudre pour ce pays où j’ai découvert une ex-République soviétique en ruines, Tchernobyl, la Révolution orange, la corruption. Dès 2010, je couvrais l’élection présidentielle pour L’Hebdo. Actuellement, je vis entre Kiev et Genève.

Le livre qui documente votre dernier travail s’intitule «Looking for Lenin», et vous avez d’ailleurs dû chercher très dur pour en trouver certains?

Oui, on ne s’en rend pas compte quand on explore les pages et leur profusion d’images, mais ce n’était pas une promenade de santé. Les statues ne sont le plus souvent pas franchement visibles et même régulièrement cachées. Les municipalités n’en sont pas fières et ne comprennent pas que l’on s’y intéresse. En moyenne, il m’a fallu une semaine par statue, et certaines m’ont pris plus de temps.

Dans ce processus de décommunisation et de rejet de tout ce qui porte la marque de la Russie, ces effigies dérivent, disparaissent?

Elles ne sont pas officiellement répertoriées. Le pays n’a pas voulu créer de parc du totalitarisme, donc on ne les trouve pas simplement. Certaines demeurent sur des territoires municipaux, mais sans réflexion à leur propos. La statue d’Odessa, qu’un artiste a transformé en un Dark Vador, est de très loin la plus facile à voir. C’est pourquoi je regrette que l’on mette trop souvent cette image en avant, car n’importe qui peut la trouver. Elle est intéressante, mais facile à dénicher.

C’est en effet l’une des rares démarches qui témoigne, par son détournement, d’un humour, d’une ironie par rapport à l’histoire.

En Ukraine, Lénine a pris le rôle d’une poupée vaudou. On lui tape dessus pour détruire un symbole, mais ce n’est plus vraiment lui qui est visé, mais la Russie impérialiste, colonialiste, qui déborde au-delà de ses frontières. Taper sur Lénine, c’est taper sur Poutine, sur la politique russe. Il suffit de voir cette tête de Lénine taguée d’un «Poutine, tête de b…». Mais les Ukrainiens ont un sens de l’humour incroyable. Lors de la toute récente attaque informatique, qui a principalement touché le pays, bloquant les caisses de supermarché et contaminant les ministères, le gouvernement a mis sur son compte Twitter officiel le dessin animé d’un chien assis au milieu d’une maison en flammes avec le message: restons calmes!

L’effigie de Lénine renvoie aussi, plus largement, à l’idée de communisme?

Ses statues si massives, si monumentales, ont souvent été érigées dans les années 1960, après Staline, pour redorer le blason du communisme. Les Ukrainiens plus âgés ont grandi avec des chansons à la gloire de Lénine, de la propagande douce et poétique… Pour d’autres, ses statues ne valent que par leurs morceaux de pierre ou de métal. Celles de Staline avaient déjà été détruites depuis longtemps, mais on en trouve encore quelques-unes, de Brejnev aussi. Même s’il s’agit d’initiatives de maires farfelus, il y a parfois encore de nouvelles statues de Staline qui sont érigées, en Crimée par exemple.

Sur vos images, il y a Lénine, mais il y a aussi tout un contexte du pays que l’on devine, des masures, des banlieues…

C’est un choix esthétique. Je me suis concentré sur les statues, en cadrant toujours avec une focale 35 mm qui me permettait de montrer l’Ukraine autour de lui, ainsi que de rendre visible cette décommunisation en marche. Depuis le passage des lois de 2015, la glorification du communisme est devenue illégale.

Facile d’exposer ce projet à l’Est?

Il y a déjà deux endroits où pointe la censure. Il y a une ville en Russie où le directeur d’un centre culturel a refusé, malgré l’intérêt d’un curateur. Les commémorations officielles des tsars conviennent mieux à Poutine. Et en Chine, cela ne semble pas possible non plus.

Quelle a été l’aventure éditoriale du livre et pourquoi avoir choisi ce format italien, assez étroit?

En français, le livre est édité par Noir sur Blanc, mais le travail a débuté avec l’éditeur anglais Fuel, qui nous a contactés très tôt, car l’un des responsables collectionne les cartes postales des monuments dédiés à Lénine en Ukraine. On les a mises dans le livre mais en les séparant des photos pour ne pas créer un effet avant/après. Son format restreint relève de questions économiques. Je le trouve aussi confortable à manier, cela permet d’appréhender l’image d’un seul coup d’œil.

Créé: 03.07.2017, 22h10

Niels Ackermann, Photographe

Expos

Lénine entre Arles, Avignon et Berne

Le projet Looking for Lenin de Niels Ackermann entre par la grande porte aux Rencontres d’Arles qui viennent d’ouvrir leurs portes. «Ils nous ont gâtés, commente le photographe. L’expo est à l’étage du haut du cloître Saint-Trophime et elle a été montée de manière à faire revivre notre quête.» En 36 images et des séquences de film. Mais le débarquement de Lénine dans le sud de la France ne s’arrête pas là puisque les images du Suisse se retrouvent aussi exposées sur la gare TGV d’Avignon, dans des formats qui font écho à l’aspect souvent monumental des sculptures. «Là, on a des formats de 3 m sur 1,80 m, mais nous avons aussi choisi des images différentes où l’on voit un Lénine plus en contact avec la population, grâce à des angles de vue différents.» Les fans de Vladimir Oulianov peuvent encore le retrouver à la Bibliothèque nationale suisse de Berne qui lui consacre une expo.




Arles, différents lieux
Jusqu’au 24 septembre.
Rens.: 0033 (0) 4 90 96 76 06.
www.rencontres-arles.com
www.nb.admin.ch/lenine

Halyna Chargée de communication, mairie de Zaporijia

Lénine? Ah, vous les étrangers, vous êtes tous les mêmes! Vous ne pouvez pas vous soucier de sujets importants, pour changer? Pourquoi ce type vous fascine tellement? Il est le symbole de la mort de millions de gens! En Allemagne, je ne vois personne rechercher des statues de Hitler!

Volodymyr Vistrovitch Directeur, Institut de la mémoire nationale, Kiev

«Evidemment, Lénine doit partir. C’était un dictateur, qui a causé la mort de millions d’Ukrainiens. La République indépendante d’Ukraine, en 1919, c’était cela que les Ukrainiens voulaient»


Oleksandr Oleksiyvitch Agent de sécurité, Zaporijia

«Ils auraient dû le laisser là-bas… Il faisait partie de la ville. Il appartient à notre histoire. Et aujourd’hui, il est là, au milieu d’une décharge»

Un agent de sécurité Tsybuleve

«La propriétaire de la ferme, c’est une femme âgée. Un jour, elle nous a ordonné de mettre Lénine debout. Il était couché, là, dans la cour. Elle nous a dit qu’elle voulait que Diadia Vova soit debout, afin qu’il puisse voir par lui-même ce qu’est l’Ukraine aujourd’hui.»

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