«A voix haute», réseau de grande écoute

DocumentaireLe réalisateur Stéphane de Freitas a suivi le concours Eloquentia. Toile sonore.


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Depuis trois ans, à l’Université Saint-Denis, le concours Eloquentia rassemble une centaine de beaux parleurs de 18 à 30 ans qui cherchent à décrocher le titre de «Meilleur orateur du 93». A l’origine du projet, Stéphane de Freitas a grandi dans ce «Neuf-Cube», des barres de HLM et quartiers pavillonnaires trop souvent estampillés «drogues, rap et kalachnikov». Ex-basketteur professionnel en quête de reconversion, le Français d’origine portugaise saute dans un monde inédit en traversant le périphérique. «Dans les beaux quartiers de l’Ouest parisien, je me sentais marginalisé. Les gens s’exprimaient différemment.» Dans A voix haute, promu réalisateur après des études de droit, il enregistre les secousses d’un monde mutant où l’accent banlieusard discrimine en un instant.

Captés durant le mois qui précède la finale d’Eloquentia, Camélia, Yacine, Kristina et les autres se dévoilent. Dans cette tour de Babel, les matricules prêtent au cliché. Pourtant, premier constat de ce documentaire, les candidats évoluent dans un vivier cosmopolite. Seul point commun, une viscérale ambition de contrarier la piètre donne du destin. Face à eux, des avocats à la cour, gens de théâtre, cinéma, «communicants» dispensent ateliers, corrigent les performances, ouvrent aussi leur réseau. De quoi s’affûter et même voir au-delà.

Fragilité des utopies

Fondateur de la Coopérative Indigo qui a pour vocation de recréer du lien social, Stéphane de Freitas a créé ce concours en 2012. Eloquentia possède désormais des antennes universitaires à Grenoble, Limoges ou Nanterre. Ici, la force de conviction pare les maladresses du cinéaste débutant, voire un angélisme latent. Ainsi de cette déclaration qui, de pleine actualité au moment du tournage en 2015, semble aujourd’hui datée: «Je ne suis pas Charlie. Je suis Seine-Saint-Denis.» Solidaires dans ce work in process, les prétendants au titre semblent eux-mêmes conscients de la fragilité des utopies. Voir ce brillant phraseur tirer à vue sur une demoiselle pétrie de poésie émotionnelle et démolir son idéalisme à fleur de peau en quelques formules cruelles. L’efficacité du cynisme n’est plus à prouver en matière de joute oratoire. Autre évidence immédiate, le mépris intellectuel ne mène pas loin.

Plus constructive, l’observation de l’autre donne raison à Montaigne. «La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute.» Alors que textos et pictos modernes désincarnent le langage, le verbe demeure une carte de visite qui identifie dans l’instant, émanation de qui le profère, créateur d’a priori aux conséquences irrémédiables. «La parole est une arme. Quand notre immeuble a brûlé et que je me suis retrouvé face aux services de la Ville, incapable de défendre nos droits, j’ai compris ce qui me manquait.» Elhadj Touré, après l’accident, a vécu en sans-abri dans la rue, il sait de quoi il parle. Mais les parcours varient.

Kiss – «Ne rigolez pas, c’est mon vrai prénom!» – jacte en poète du slam. Du macadam urbain au prétoire des tribunaux, Leïla s’imagine avocate en faisant tourner «la machine à rimes». Eddy vole plus haut encore, vers les étoiles, et rêve de devenir comédien. Souleïla, petite miss invisible au début des leçons, prend ses marques de «tchatcheuse» de première. Exorde, narration, argumentation, réfutation, péroraison: les discours s’échafaudent. A voix haute, la tête haute.


Documentaire (Fr., 99’, 6/12) **

Créé: 09.08.2017, 10h53

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