«Il n’y a pas de panique à bord! L’Europe s’est toujours construite dans les crises»

Union EuropéenneAlors que s’ouvre ce jeudi à Bruxelles un sommet européen capital consacré au Brexit, le politologue Frédéric Esposito fait le point sur l’état de l’Union.

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Chargé de cours au Global Studies Institute de l’Université de Genève, Frédéric Esposito est un fin connaisseur de la construction européenne et du fonctionnement des institutions communautaires. Au moment où les 28 se retrouvent ce jeudi à Bruxelles pour tenter de trouver un accord avec David Cameron pour éviter le Brexit (la sortie de la Grande Bretagne de l’UE), l’universitaire genevois revient sur les succès et les échecs de l’Union européenne, identifie ses grands défis.

Dans quel état se trouve l’UE en ce début de sommet consacré au Brexit ? Peut-on dire qu’il y a panique à bord ?
Je ne pense pas qu’il y ait panique à bord car l’Europe s’est toujours construite dans les crises. Néanmoins avec le Brexit, on touche à l’un des éléments fondamentaux de la construction européenne qui est le principe de la libre circulation. Pour des Etats non-membre comme la Suisse, ça a toujours été un élément de discussion alors que pour les Etats membres c’est un principe inaliénable. Or, avec la demande britannique d’avoir des contingents, ce sacro-saint principe est en train d’être revu. C’est un changement majeur. Dans ce sens, il n’y a pas de sentiment de panique mais plutôt un débat sur une nouvelle réalité, une normalisation de l’évolution des principes constitutifs de l’UE.

Quels sont les grands succès et les grands échecs de la construction européenne ?
Son plus grand succès est indiscutablement d’avoir pacifier l’Europe après la seconde Guerre Mondiale. On l’oublie trop souvent. De plus, la construction européenne a permis d’ancrer dans un environnement démocratique stable des pays qui sortaient de la dictature comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal . Par ailleurs, après la chute du mur de Berlin, elle a permis d’ouvrir de nouvelles perspectives économiques et politiques pour les pays en transition de l’Est européen, de les raccrocher au sein de la communauté internationale. Et ça c’est peut-être l’élément le plus symbolique, le plus fort, mais aussi le moins perceptible pour une partie des jeunes générations qui estiment que c’est une donnée acquise. Le deuxième c’est le fait que l’Union européenne (UE) a permis de favoriser le rattrapage économique des régions les moins développées, que ce soit au sud, à l’est ou au centre du continent.

… et les échecs ?
Comme le montre très bien le débat sur les finances publiques ou la gestion de la zone euro, le modèle économique européen a beaucoup de difficultés à intégrer les différences économiques et culturelles du nord et du sud. On a vu ça avec la Grèce. Cela créée des chocs entre les Etats mais aussi entre le pouvoir européen à Bruxelles et les populations .

Par ailleurs, dans la crise économique actuelle, et contrairement à ce qui était le cas lors de la chute du mur, l’Europe est en panne de projets. L’UE a favorisé la libre circulation des biens et des personnes, a créé une monnaie unique, mais n’a pas les instruments qui permettraient de mettre en œuvre une vraie politique économique et financière, de lutte contre le chômage, etc. Mais ça, ce n’est pas la faute de l’Europe, mais bien celle des Etats membres qui refusent de transférer leur souveraineté dans ces domaines. Enfin le troisième échec se retrouve sur les questions migratoires qui voient les Etats refuser pour l’instant une gestion commune de ce dossier.

Cette incapacité à décider n’est-elle pas congénitale au projet européen ?
Elle est non seulement congénitale, mais aussi schizophrénique. N’oubliez pas que l’UE ne se construit que sur la base de ce que les Etats lui transfèrent et sur la capacité de la Commission et de la Cour de Justice des communautés à écrire le droit européen. Pendant cinquante ans l’UE s’est octroyée des compétences en utilisant les vides des traités en s’appuyant sur sa jurisprudence. Parallèlement, les Etats ont doté la Commission de compétences dans des domaines clés , mais n’ont pas donné l’ensemble des outils qui permettraient à l’Europe d’être plus efficace mais aussi plus légitime. La crise de migrants montre exactement cette faiblesse, avec quelques Etats aux abois (La Grèce, L’Italie et l’Espagne) qui font la politique migratoire des 28.

Douze ans après le grand élargissement à l’Est de 2004, les partisans de l’approfondissement n’ont-ils pas raison a posteriori contre ceux de l’élargissement ?
D’un point de vue purement rationnelle, il aurait été préférable d’approfondir avant d’élargir. Mais politiquement, c’était impossible de dire non à l’élargissement, d’une part parce qu’il y avait un enjeu de stabilité du continent et d’autre part car il y avait un enjeu de politique interne. L’Europe voulait aussi se positionner comme un acteur global, être l’égal des Etats-Unis. Elle s’est crue beaucoup plus belle et efficace qu’elle ne l’était en réalité.

A voir ce qui se passe, ne va-t-on pas vers une Europe à plusieurs vitesses ?
De fait on est déjà dans cette situation. Il n’y a pas un Etat membre qui n’a pas négocié des clauses spécifiques lors de son adhésion (opting out) . La France pour son agriculture, le Danemark sur la fiscalité, etc. La perspective qu’il y ait des degrés d’intégration différencié existe depuis l’origine. Ce qui est nouveau , c’est qu’on voit se dessiner un schéma institutionnel qui va formaliser les différences les plus significatives. En ce sens , il sera intéressant de voir avec le cas du Brexit s’il y a un nouveau développement institutionnel ou, au contraire, s’il est plus facile d’obtenir une dérogation en étant en dehors de l’UE, comme la Suisse.

On ne peut pas parler d’Europe sans parler du couple franco-allemand qui en fut le moteur ? Or il semble en panne . Merkel arrive affaiblie au sommet de Bruxelles…
Il s’agit autant de couple que de leadership. Je pense que l’Europe a besoin d’avoir deux ou trois Etats qui tirent la processus d’intégration. La question est de savoir si aujourd’hui c’est la France et l’Allemagne qui ont le leadership. L’Allemagne l’a d’un point de vue économique, mais politiquement elle est affaiblie. C’est peut-être la fin du couple franco-allemand, mais reste à savoir par quel couple ou plutôt par quel groupe d’Etats il sera remplacé. Cela posera plus fondamentalement la question du fonctionnement de l’UE.

Peut-on imaginer que la Pologne joue un rôle moteur à l’avenir?
Il faut se demander si la Pologne veut jouer ce rôle. Aujourd’hui, avec un parti eurosceptique au pouvoir, elle a une position, une posture, de contestation, comme la Hongrie. C’est plus facile que d’être un Etat leader qui prend ses responsabilités et donne des impulsions.

Que faudrait-il pour redonner envie d’Europe?
Il faut des projets concrets. Si l’Europe a été capable de faire Airbus, Erasmus, pourquoi ne ferait-elle pas l’Europe des chemins de fer, ne créerait-elle pas un revenu minimum européen, etc .

Ne faut-il pas aussi un changement de génération, de nouveaux dirigeants ?
Absolument, le projet européen doit passer par un choc générationnel, avec des profils plus atypiques comme l’Italien Matteo Renzi qui n’ont pas peur de briser certains tabous. Paradoxalement, le grand projet de paix qu’est le projet européen semble avoir paralysé toute tentative de vouloir aborder les questions du quotidien. Le renouvellement viendra aussi du renouvellement des élites nationales et de l’émergence de mouvements comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce.

Comment remédier au déficit démocratique, rapprocher les, institutions des gens ?
D’abord il faut constater que depuis dix ans, le soutien populaire à l’Europe qui était un postulat de base n’est plus acquis. On soutient encore les grandes lignes, mais on est devenu très critique sur la façon dont l’Europe fonctionne. Pour gagner de la légitimité, et là c’est le Suisse qui parle, il faut développer la démocratie participative et, pourquoi pas, profiter des élections européennes pour soumettre au peuples de grandes questions. Il y a un besoin de débat. Enfin, le développement de la démocratie en Europe passera par le développement de la démocratie dans les régions.

La crise du Brexit est-elle bonne pour la Suisse ?
Certains, comme Didier Burkhalter disent que oui, que le Brexit pourrait être positif pour nos négociations avec Bruxelles, d’autres pensent le contraire, que cela va péjorer la situation de la Suisse. On verra.

Votre pronostic sur le Brexit ?
Je crois qu’il y a une réelle volonté de trouver un accord avec Londres. Cela dit, quelle que soit l’issue du vote britannique, il faudra de toute manière trouver une réponse institutionnelle.

Créé: 17.02.2016, 18h50

Frédéric Esposito - Politologue. (Image: DR)

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