Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Manon

Hôpital de NantL’enquête de Christian Buffat, procureur à la division des affaires spéciales, progresse à grands pas. Et des doutes se font jour sur le comportement du personnel soignant la veille du drame.

L’audit de l’Etat avait révélé un manque de traçabilité des informations, «qui peut être source d’incidents à tout moment mais principalement durant la nuit et les gardes de week-end».

L’audit de l’Etat avait révélé un manque de traçabilité des informations, «qui peut être source d’incidents à tout moment mais principalement durant la nuit et les gardes de week-end». Image: Chantal Dervey

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La Fondation de Nant, hôpital psychiatrique de Corsier-sur-Vevey, a-t-elle correctement pris en charge Manon Hägler, l’une de ses patientes, pendant les heures qui ont précédé sa mort, survenue le 1er janvier 2015? C’est la question à laquelle tente de répondre le procureur Christian Buffat depuis qu’il a repris l’enquête des mains de l’une de ses collègues, en juillet de l’an dernier.

Six mois auparavant, à l’aube du jour de l’an, l’infirmière qui avait eu l’impression que la jeune fille était endormie lors de son premier passage, trois heures auparavant, la découvre inconsciente, couchée dans ses vomissures. Manon, 24 ans, est morte pendant la nuit sans que l’on en connaisse la cause. Deux semaines plus tard, l’avocat de François et Christina Hägler, ses parents, Amélie, sa sœur, et Benjamin, son frère jumeau, dépose une plainte pour homicide par négligence et mise en danger de la vie d’autrui contre la Fondation de Nant.

Alors que le rapport d’autopsie, long à venir, a finalement conclu à une mort due à une broncho-aspiration, que les experts attribuent à une prise de méthadone mais dont les enquêteurs n’ont toutefois pas trouvé trace dans la chambre, l’enquête n’a pas avancé d’un pouce pendant cinq mois, jusqu’au moment où le procureur général Eric Cottier a pris la décision de la confier à Christian Buffat. Aujourd’hui, le procureur de la division des affaires spéciales, qui se refuse au moindre commentaire, concède néanmoins qu’il est satisfait de la manière dont ses investigations avancent.

Contradictions

Tous les protagonistes ont été entendus, certains se sont contredits en pleine audience, provoquant, au dire de témoins, l’irritation du procureur, et des failles sont apparues dans la prise en charge médicale de la jeune fille pendant les heures qui ont précédé son décès. Il y a un an déjà, la lecture du dossier médical avait stupéfié la famille de Manon: «La chronologie des soins n’est pas toujours respectée et la médication de Manon n’est souvent pas indiquée avec précision. Or notre fille était à Nant sous PLAFA, un placement à des fins d’assistance. L’institution a-t-elle rempli son mandat?» se demandait sa maman («24 heures» du 10 juillet 2015).

«Notre fille était à Nant sous PLAFA, un placement à des fins d’assistance. L’institution a-t-elle rempli son mandat?»

Selon nos informations, l’infirmière de garde la nuit de la mort de Manon, qui savait qu’elle souffrait de polytoxicomanie, avait été avertie par l’équipe de jour que la jeune fille semblait «ralentie» lors du repas du 31 décembre au soir, comme si elle avait pris des substances. L’infirmière affirme en avoir parlé au médecin de garde, alors que celui-ci prétend qu’elle ne l’a fait qu’après son décès. Quoi qu’il en soit, la patiente n’a pas bénéficié d’une surveillance régulière et systématique de son état clinique, voire d’une prise d’urine ou d’un test de dépistage.

Proximité dangereuse

Une situation d’autant plus grave que le personnel soignant avait également vu Manon, la veille de sa mort, en compagnie d’un individu qui séjournait à Nant en même temps qu’elle, qu’elle côtoyait de façon régulière et qui est décrit comme toxicomane et dealer. L’homme, plus âgé qu’elle, était en effet connu pour se livrer au trafic de stupéfiants au sein même de la Fondation de Nant, et c’est avec lui que la jeune fille a pris le repas du soir qui a précédé sa mort. Une proximité qui semble ne pas avoir alerté les soignants. Dans ces circonstances, le procureur Christian Buffat doit désormais établir si l’hôpital psychiatrique a correctement pris en charge une patiente dont il savait qu’elle consommait des substances psychotropes et qui fréquentait, de surcroît, un dealer dangereux pour lui-même et pour les autres.

Quant à la famille de Manon, qui attend une réponse depuis un an et demi, elle ne peut s’empêcher de songer à la conclusion du rapport de l’audit de la Fondation de Nant, ordonné par le conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard en avril 2015, trois mois après la mort de la jeune fille: «Nous relevons une culture de la transmission orale malgré la mise en place d’un dossier informatisé (peu facile d’accès tant les informations sont dispersées et parfois lacunaires) et des normes qualité qui recommandent la traçabilité et dont la mise en application demeure partielle, relevait notamment Karim Boubaker, médecin cantonal. Ce manque de traçabilité des informations sur les risques liés au suicide, à l’agressivité, aux consommations et autour du projet de soin peut être source d’incidents à tout moment mais principalement durant la nuit et les gardes de week-end.» Manon Hägler en a-t-elle été la victime?

Créé: 13.06.2016, 06h41

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