Passer au contenu principal

Coup de cœurNick Porsche, soul vitesse moderne

Figure atypique de la scène suisse, le cofondateur de Puts Marie sort son premier album, le superbe «Big Fish». Rencontre chez lui, à Bienne, ville en pleine effervescence.

Nick Porsche à Bienne, devant le 10 de la Jakob-Rosius Strasse, en lisière de cette vieille ville populaire, contrastant avec le luxe des métropoles financières du Rhin et du Rhône.
Nick Porsche à Bienne, devant le 10 de la Jakob-Rosius Strasse, en lisière de cette vieille ville populaire, contrastant avec le luxe des métropoles financières du Rhin et du Rhône.
DR

Il se passe quelque chose à Bienne. Les connaisseurs diraient: une fois de plus. Cela a-t-il à voir avec la sociologie de cette cité frontière, pas vraiment romande, ni tout à fait alémanique? Le fief de Swatch, la cité ouvrière de Rolex – tandis que Genève garde le siège – n’est que la dixième ville de suisse: 55’000 habitants, loin les métropoles financières, pas de prestige. Mais un terreau. Sa vie culturelle déborde. La réputation de sa scène musicale est devenue proverbiale.

S’il existait un guide des personnalités locales, on devrait y apprendre que Nick Porsche appartient aux figures remarquables de ce carrefour aux portes du Seeland. Nick Porsche, cofondateur au début des années 2000, et batteur, du groupe Puts Marie, qu’il a récemment quitté. Nick Porsche, pseudonyme «un peu con» dont il a écopé à l’époque, dans un bar forcément. Avantage: on retient facilement. Inconvénient: internet le confond avec le constructeur automobile. Sur la sonnette, en revanche, il n’y a pas de doute: Niklas Schutzbach vit Jakob-Rosius Strasse, sur la ceinture extérieure de la vieille ville. Pas de bijouterie de luxe dans les parages, pas de vitrine pour téléphone dernier cri, mais une pharmacie, une boutique de seconde main, des bars, des restos, ainsi qu’un kebab réputé. On sonne. On entre. On se cogne à une poutre trop basse. Baraque décatie. Toilettes sur le palier. Jardin verdoyant à l’arrière. Nick apporte le café, roule une cigarette. Au-dessus de nos têtes, un minuscule clocher sonne midi.

Plaisir vocal

Nick Porsche est de langue allemande. Ce qui ne l’empêche pas de converser en français. Il en va souvent ainsi à Bienne. Depuis une dizaine d’années, le musicien se produit régulièrement en solo – plusieurs EP à son actif. Pourtant, ce n’est qu’aujourd’hui que paraît son premier album, «Big Fish». Plaisir sans faille à l’écoute de «Justifiy», porté haut par une voix bouleversante de tendresse, de «Come A Little Closer» et ses percussions tropicales au petit trot, «Too Much For Me» et son swing suranné. La chanson titre, «Big Fish», suinte une force soul imprégnant l’ensemble du répertoire, de «All I Need» au frémissant «It’s Better To Love Her» en passant par «Sorrow», où l’on découvre un falsetto inouï. Le latino «Solo» complète l’opus avec deux reprises, le traditionnel «I Can’t Get Enough» ainsi que le fameux «Sunny» de Bobby Hebb.

Les textes sont signés Fork Burke, écrivaine afro-américaine établie à Bienne. Comparse de longue date. Écriture politique sur plus d’un titre. «Mais toujours poétique», précise le chanteur. L’enregistrement a été réalisé en une semaine, il y a trois ans de cela. Reconnaîtra-t-on la patte de Robin Girod? On souhaitait parler d’un autre que du musicien genevois. Peine perdue: le stakhanoviste de la scène indé a produit le disque et fort bellement.

Comme un Lego

Un élément particulièrement marquant ici, ce sont les mélodies. Nick Porsche tâche de nous expliquer. Les mots viennent en allemand d’abord. «Ergheiz». L’ambition. De quoi? «D’être un bon songwriter. Longtemps, j’étais avant tout batteur. Puis le piano et la guitare se sont imposés. Quand j’ai compris que j’étais bien avec ça, il restait une chose à faire: ne plus s’arrêter. J’adore créer des mélodies. Tellement que je ne pourrais faire que ça! Comme un menuisier ou un architecte, plus ça va bien plus on aime. Il n’y a aucun mystère là-dedans. Je comprends qu’on puisse trouver dans la musique quelque chose de spécial, parce que ça vous aide dans la vie, comme le ferait un psychologue. Mais quand je compose, je me sens plutôt comme un enfant qui joue avec ses Lego.» Ainsi fait, Nick Porsche devient soul. «C’est un feeling qui me plaît.» Mais peut-être est-ce la dernière fois? «Depuis longtemps, je produis du hip-hop, de la trap. Voilà à quoi pourrait ressembler mon prochain album.»

Il est 13 heures. Bienne a faim. On entend une batterie au loin. «C’est ma femme.» Famille de musicien. «Comme tout l’immeuble», précise notre interlocuteur, qui collabore également avec ce voisin féru de musique électronique, doté d’un alias imprononçable, Consp Biofs. Le fils des propriétaires, qui pour leur part œuvrent dans le classique. On entrevoit ce qui au quotidien inspire Nick Porsche. «Je suis un musicien régional. Les artistes du cru m’influencent autant, si ce n’est plus, que les internationaux.» Et quand bien même il l’a quittée, la clique des Puts Marie n’est jamais loin, en particulier le guitariste Sirup Gagavil, compère fidèle pour ce qui concerne le travail de la scène. Au hasard des rencontres, Nick Porsche a même enregistré avec le patron du kebab cité plus haut, Murat Eserti, restaurateur turc doté d’un sérieux talent vocal. À Bienne, la petite Bienne des confins culturels, Nick compose, chante et vit. Son premier emploi fixe, il vient de l’obtenir. Comme sacristain. Une autre histoire à raconter…

Nick Porsche et sa clique, sur la terrasse du Kübban, son kebab favori à Bienne.
Nick Porsche et sa clique, sur la terrasse du Kübban, son kebab favori à Bienne.
DR

«Big Fish» Nick Porsche (Irascible)