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L’invitéNotre fragilité est indépassable

Enzo Santacroce observe en philosophe la crise existentielle révélée par la pandémie et le confinement.

La pandémie du coronavirus a certes de fortes conséquences économiques et sociales, mais elle révèle aussi une crise existentielle liée au confinement qui se manifeste par la peur de l’ennui et celle du malheur. La première raconte un mal moral profond que le philosophe Pascal exprime ainsi: «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre.»

Le confinement nous rendrait malheureux, car nous avons besoin d’activités qui dissimulent notre condition. Travailler, faire du sport, jouer en famille sont en réalité des manières de détourner le regard de notre faiblesse originelle au sein du vivant, qui, en cette occasion, nous dévoile une nouvelle fois une part de son réservoir de maladies redoutables. Pourtant, face à la menace, rester chez soi reste difficile pour de multiples raisons qu’expliquent bien les psychologues.

«Nous rappeler que notre vie n’a de sens qu’au regard de cette limite ultime qu’est la mort»

Mais l’origine de ce malaise réside, à mon sens, dans la difficulté à appréhender notre indépassable fragilité, ou, autrement dit, nos infranchissables limites physiques et mentales. Alors que faire? Selon Pascal, il existe une issue: «L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser. […] Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt. […] Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever.»

Si le confinement est utile en vue d’endiguer la propagation du virus, celui-ci devra également nous rappeler que notre vie n’a de sens qu’au regard de cette limite ultime qu’est la mort. Réapprendre la finitude comme étant constitutive de notre condition nous permet, paradoxalement, de faire preuve d’ingéniosité. L’énergie rationnelle que déploient les professionnels de la santé mais aussi les autres actifs est une belle démonstration que les roseaux que nous sommes plient mais ne se brisent pas face aux rafales du coronavirus.

Les conditions du bonheur

Si on accepte donc notre mortalité, le bonheur est un pari sur l’avenir et non plus un acquis social. Notre génération confond le droit au bonheur avec le droit d’être heureux. Quelle est la différence? Le droit au bonheur laisse entendre que notre épanouissement est réalisable en cette vie, alors que le droit d’être heureux suppose un impératif intenable qui exige une réponse collective à nos besoins et à nos manques.

Or, cette pandémie nous enseigne que la ligne de démarcation entre le nécessaire et le superflu devra être redéfinie individuellement dans le panel de nos appétits. C’est le principal défi que prépare le déconfinement. En ceci, il nous faudra cheminer longuement, mais nous saurons fixer des priorités plus responsables. Ici, les mots de Nietzsche résonnent à propos: «J’aime les hommes parce qu’ils sont disciples de la lumière, et je me réjouis de la clarté qui est dans leurs yeux, quand ils connaissent et découvrent.»