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Tous les films d’Ozon pour le prix d’un«On invente ceux qu’on aime»

À 52 ans, François Ozon réalise «Été 85», adaptation d’un roman dont il rêva dès la fin de l’adolescence. Comme un premier film qui contiendrait tous les suivants.

François Ozon entre ses deux acteurs, Félix Lefebvre (Alex) et Benjamin Voisin (David), soit, avoue le réalisateur, l’ado qu’il était en 1985 et l’adulte qu’il allait devenir.
François Ozon entre ses deux acteurs, Félix Lefebvre (Alex) et Benjamin Voisin (David), soit, avoue le réalisateur, l’ado qu’il était en 1985 et l’adulte qu’il allait devenir.
FILMCOOPI/DR
François Ozon, 52 ans, 19 films et un vingtième déjà en tournage.
François Ozon, 52 ans, 19 films et un vingtième déjà en tournage.
LIENARD/GETTY IMAGES
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Au soleil iodé du Touquet, deux adolescents vont s’aimer durant «quelques millions de secondes», le temps d’un été. Quoi de plus banal qu’une première fois, même entre garçons? La reconstitution soignée de l’année 1985, des tubes de boum façon Rod Steward dans les écouteurs aux pattes d’ef et autre débardeur échancré sur collier à dent de requin, ne révolutionne pas plus le sujet des attractions fatales. Alex et David se roulent des pelles au son des vagues qui bientôt s’échouent sur la plage des lassitudes et jalousies. Quoi de plus banal, vraiment.

Pourtant, «Été 85» s’avère passionnant dans sa provocation féconde. Contre toute attente, le choc de la candeur revendiquée face aux perversités de la relation amoureuse, au-delà des blessures d’ego et cicatrices d’acné, met à vif une vocation. «Tu crois qu’on invente ceux qu’on aime?» plaide le jeune héros quand il réalise le micmac de la réalité et la fiction. Écrivain en devenir, Alexis qui, en quête d’identité, se fait appeler Alex, couche alors avec frénésie son aventure sur des cahiers. «Le plus important, c’est d’échapper à son histoire», conclut l’artiste en herbe.

Sublimer le schéma criminel

Une profession de foi que le cinéaste Ozon n’a cessé de mettre en œuvre, lui qui admet volontiers que ce 19e film est en fait le premier, celui du moins qu’il aurait voulu réaliser à l’âge des héros d’«Été 85». De fait, cette intrigue contient les marottes, obsessions, motifs qui constituent désormais une œuvre. Ainsi du schéma criminel qui ouvre «Été 85». Le metteur en scène (de crime) a souvent laissé des indices de complot amoureux. Son coup de maître en la matière réside dans «8 femmes» (2002), comédie à la Agatha Christie mâtinée de George Cukor.

Ici, une intrigue policière étend ses zones d’ombre sur la romance solaire. Dès les premières images, une voix off présente David: «le futur cadavre». Son amant, féru d’égyptologie, prend volontiers une baignoire pour un sarcophage, etc. Le ton morbide, omniprésent dans l’âge adolescent, est donné. Alex est incarcéré pour avoir dansé sur la tombe de son ami, péripétie qui évoque «Frantz» (2016), quand Ozon se saisissait d’un même vaudou. D’autres coïncidences abondent.

Porter le deuil

Ainsi il y a vingt ans, avec «Sous le sable» (2000), lui aussi situé dans une station balnéaire provinciale, l’auteur confidentiel trouve un premier succès populaire. La revenante Charlotte Rampling y porte à la fois le deuil de sa jeunesse et de ses amours défuntes dans un déni spectaculaire. La mer, cette fois, miroite au point d’aveugler, comme l’eau salée qui éclabousse les séquences de voile dans «Été 85», où les amants nagent en plein bonheur, leurs peaux luisant comme des squales étincelants. «Swimming Pool» (2003), en piscine méditerranéenne, irradie d’une sensualité aussi éblouissante.

Avant de séduire les garçons en bombe aussi fatale que la brunette d’«Été 85», Ludivine Sagnier jouait les garçonnes dans «Gouttes d’eau sur pierres brûlantes». Ce démon de Fassbinder n’habite jamais loin d’Ozon.

Assumer son mauvais génie

À peine plus âgé qu’Alex, David le manipule à loisir, éternelle composante de la passion selon le réalisateur, voir, au hasard, la chronique moderne «5x2» (2004), le mélo «Angel» (2007), la comédie «Potiche» (2010), etc. S’y ajoute une critique de la bourgeoisie en petite musique des sentiments aigrelette. Au fil des années, le subtil Ozon ne varie guère dans la tonalité de ses sarcasmes. Ce fils de bonne famille catholique préfère l’humour subversif à la démolition frontale. Autre de ses interprètes fétiches, Valeria Bruni Tedeschi s’emploie à merveille ici, à camper une mère poule au bord de la crise de nerfs et du ridicule assumé.

Flirter avec les marges

Ce sens aiguisé de la nuance trouve souvent dans «Été 85» de miraculeuses résolutions. Le travestissement, thème majeur d’«Une nouvelle amie» (2014), cliquette à hauts talons et flashe en robe fleurie dans une séquence tragicomique à la morgue. Qu’est-ce qu’une vraie amie, sinon une fille qui prête ses fringues à un garçon pour aller embrasser une dernière fois son amant au crématorium?

«J’étais son professeur. Il était mon élève»

Melvil Poupaud dans «Été 85»

Autre dialogue percutant, propre à ouvrir des abîmes narratifs vertigineux, ce commentaire laconique du mentor d’Alex: «J’étais son professeur. Il était mon élève». Plus qu’expliciter la nature de leur relation, le constat crée le trouble. Là encore, l’épisode renvoie à un autre film, «Dans la maison» (2012), sur le lien ambigu entre un séduisant ado surdoué manipulant son maître de français. En la matière, l’an dernier, «Grâce à Dieu» dissipait le doute de manière frontale sur la tolérance sexuelle entre adultes et enfants. L’exercice de style référencé semble sans fin. Ainsi, dans son prochain film, François Ozon met en scène Sophie Marceau. La Vic des années 80 figure déjà dans celui-ci.

Drame (Fr., 100’, 14/16). Cote: VVV (excellent). En salle dès me 22 juil.