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La fin d’une série dessinéePajak met un terme à l’incertain

L’écrivain-dessinateur achève son «Manifeste incertain» par un 9e tome centré sur la figure de Fernando Pessoa. Rencontre de l’auteur, invité du Livre sur les quais, à Morges, et qui expose aussi à Carouge.

L’auteur lisboète Fernando Pessoa, énergumène insoupçonné, est au centre de l’ultime tome du «Manifeste incertain» de Frédéric Pajak, écrivain-dessinateur.
L’auteur lisboète Fernando Pessoa, énergumène insoupçonné, est au centre de l’ultime tome du «Manifeste incertain» de Frédéric Pajak, écrivain-dessinateur.
FREDERIC PAJAK

Même les méandres les plus entremêlés trouvent un jour – ou était-ce une nuit? – leur terme. Avec un 9e tome tissé autour de l’écrivain lisboète Fernando Pessoa, Frédéric Pajak met le point final à son «Manifeste incertain», série d’ouvrages où ses récits rigoureux rivalisaient avec son dessin fuligineux pour invoquer souvenirs personnels, figures de l’art et de la pensée, instantanés récents, corps des villes et espaces contrastés des paysages, recréation d’archives et visions galactiques. «Au départ, j’avais pensé ce projet comme un livre sans fin, confie l’écrivain-dessinateur. Mon éditrice en avait accepté l’idée… Mais j’avais envie de passer à autre chose, d’autant plus que l’entreprise était très prenante au rythme d’un livre par année, avec quelque 220 dessins pour le dernier.»

Cette somme d’environ 2200 pages et de 1500 dessins se ferme désormais non sans avoir fait défiler dans ses dédales érudits des personnalités comme Walter Benjamin, Ezra Pound, Arthur de Gobineau, Vincent van Gogh, Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva, Paul Léautaud, Ernest Renan. De l’antagonisme recherché entre écriture et dessin, Frédéric Pajak a su faire naître une forme inédite, respirant au rythme des décalages entre logique narrative et irruptions visuelles. «J’ai trouvé cette forme très libre assez tard, à 45 ans. J’avais toujours eu envie de concilier dessin – d’imagination, d’après nature ou à partir de photos –, écriture, philosophie, histoire, poésie.» Depuis son invention, il adore en abuser.

En ogre du dessin capable de réaliser toutes les œuvres d’un livre en deux mois seulement, l’auteur, qui voyage aussi sans répit pour se confronter aux lieux et villes de ses héros, souligne que le plus gros effort consistait à se documenter. «Cela prend beaucoup de temps. Walter Benjamin est difficile à lire – de nouveaux textes sont d’ailleurs sans cesse publiés. Pour Marina Tsvetaieva, j’ai lu les 800 pages du journal de son fils de 14 ans – étonnant. Pour Pessoa, j’ai parcouru toutes ses biographies. Je ne suis pas universitaire – je leur laisse la pollution des notes en bas de page – mais je fais attention, je n’ai jamais été pris en faute pour une date et je m’en tiens au fait. Je tiens au pacte de confiance avec le lecteur.»

Des récits de lecteur

Frédéric Pajak respecte d’autant plus les lecteurs qu’il fait partie des plus assidus d’entre eux. «Dans les années 70, on demandait souvent: «D’où tu parles?» Avec des sous-entendus politiques évidemment. Mais je reprends volontiers cette question à mon compte. Je suis d’abord un lecteur et mes livres expriment quel lecteur je suis. Je ne crois pas trop à l’image du livre comme une fenêtre ouverte sur le monde. Chacun met du sien dans ses lectures. Il s’agit donc plutôt d’un miroir.» Les éléments d’autobiographie n’ont jamais manqué dans le «Manifeste incertain», à l’exception du volume consacré à Van Gogh.

«Je fuis l’identification comme la peste. L’étrangeté m’attire. Plus une chose m’est étrangère, plus elle me rend curieux»

Frédéric Pajak, auteur

Dans les figures tutélaires que s’est choisies l’écrivain-dessinateur transparaît une fascination récurrente. «L’histoire des vaincus, ou disons des anonymes. De son vivant, Nietzsche avait peut-être 80 lecteurs. Walter Benjamin avait très peu publié, tout comme Pessoa – qui a pourtant sorti un petit guide touristique!» De ces poètes, artistes et penseurs ignorés par leurs contemporains mais adulés par la postérité, l’auteur tire la jubilation d’une revanche des obscurs sur les honneurs officiels. Mais sans se comparer à ces glorieux créateurs initialement oubliés. «Je fuis l’identification comme la peste. L’étrangeté m’attire. Plus une chose m’est étrangère, plus elle me rend curieux.»

Frédéric Pajak, dans les bureaux de ses éditions lausannoises, Noir sur Blanc, il y a 3 ans.
Frédéric Pajak, dans les bureaux de ses éditions lausannoises, Noir sur Blanc, il y a 3 ans.
Marius Affolter

Si sa propre jeunesse, évoquée dans ce tome par ses pérégrinations en Afrique du Nord, doit parfois lui paraître insolite depuis le XXIe siècle, Frédéric Pajak a dû se régaler en se plongeant dans la destinée de Pessoa, énergumène secret dont l’intransigeance cérébrale n’a pu étouffer les obsessions fantasques. On apprend ainsi que le Lisboète, lui-même versé en astrologie et diverses mystiques, rencontrait Aleister Crowley, prenant même part à un canular du fameux occultiste britannique. Ses différentes voix d’auteur – ses hétéronymes – semblaient relever d’une conviction plus puissante que celle de la seule fiction, apparaissant parfois avec force lors d’une rencontre… «Un multimaniaque bien perché», qualifie avec douceur celui qui a si bien restitué ses bizarreries.

Que les amateurs des démesures pajakiennes ne se désolent pourtant pas trop: ses penchants incertains entre ses deux plumes vont se poursuivre. «Je travaille sur Rimbaud maintenant. Casse-gueule? C’est bien pour cela que je le fais!»

Les méandres de Pajak s’enfuient… pour mieux revenir. L’auteur travaille actuellement sur la figure du poète Rimbaud.
Les méandres de Pajak s’enfuient… pour mieux revenir. L’auteur travaille actuellement sur la figure du poète Rimbaud.
FRÉDÉRIC PAJAK

«Manifeste incertain 9», Frédéric Pajak, Éd. Noir sur Blanc, 350 p.
L’auteur est à Morges, Le Livre sur les quais, sa 5 sept. (14 h-16 h).
Exposition de ses dessins à Genève, Galerie Ligne Treize, jusqu’au 19 septembre.