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La Suisse confinée en films«Parler en cinéastes dans la cacophonie»

Réalisateur et producteur, Frédéric Gonseth a rallié au projet «Lockdown» ses confrères des quatre coins du pays. Des courts métrages à voir ce mardi soir sur la RTS et sur la Toile.

S.F.: «Virula», la fiction régénérante de Frédéric Gonseth et Catherine Azad.
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Générationnel: «14», le dialogue père et fils de Léo Maillard.
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Socio-économique: «Business as Usual», le manifeste de Daniel Wyss.
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À 70 ans, le réalisateur et producteur indépendant Frédéric Gonseth connaît les arcanes du cinéma suisse pour les avoir explorées sous les régimes les plus divers. De Cinéforom en Fonds Regio, du Pacte à Bande à part ou la Fondation vaudoise du cinéma, de Netflix à Canal +, le Lausannois s’est réinventé au sein du système. De quoi tenir tête au coronavirus. «Les organes de production étaient bloqués de l’extérieur. D’où l’idée de rentrer par le toit ou la cheminée.» Le programme «Lockdown» est ainsi né, ralliant ses homologues, la Tessinoise Michela Pini et le Suisse alémanique Michael Stiger sur la production de 33 courts métrages. «Nous avions ce défi, nous les cinéastes, de parler d’une voix démarquée dans la cacophonie. D’exister, puisque nos films ne sont plus vus en salle, et à peine sur internet par rapport aux audiences de Netflix, etc. Notre avantage était de pouvoir privilégier la spontanéité. Et tant pis si on se plante.»

Quelles étaient les règles du jeu?

Nous avons raclé toutes les listes de cinéastes, les invitant à présenter un résumé d’une page, pour un court métrage au budget garanti de 5000 francs, une livraison clés en main en 3 semaines. Au final, grâce à des financements supplémentaires, ils étaient 33, dont dix Romands, avec une enveloppe de 6500 francs.

Pas de Godard?

Il a été contacté, bien sûr. D’autres réalisateurs établis ont refusé, indisponibles, abattus même parfois. Une quinzaine trouvait l’idée formidable mais ne se sentait pas dans le coup. Un seul nous a recalés pour cause de «budget ridicule».

Au fond, la crise n’a-t-elle pas court-circuité les procédures?

Les règles de production ont sauté, c’est vrai. Au final, cela plaide pour les systèmes d’urgence à créer, non pas à la place de la bonne vieille filière, lente mais garante de réflexion équilibrée, mais comme un moyen supplémentaire. Sans vouloir tout balayer, nous sommes néanmoins reconnaissants d’avoir été suivis dans un temps record.

«Nous avions ce défi, nous les cinéastes, de parler d’une voix démarquée dans la cacophonie. D’exister, puisque nos films ne sont plus vus en salle»

Frédéric Gonseth, producteur et réalisateur

Notamment par la RTS. La crise a-t-elle changé notre vision du «média de papa»?

C’est l’étonnant paradoxe après ce passé, désormais lointain, de divorce entre cinéma et télévision. Même si nous les cinéastes, depuis 30 ans, n’arrêtons pas de dire que nous nous battons avec la télévision, pas contre! La crise aussi a provoqué ceci: l’alliance contre l’offensive des plateformes payantes, pour les contenus qui concernent et donnent conscience d’appartenir à un lieu, tout ça n’a fait que se renforcer avec le virus. Le confinement a aussi redonné à voir le plaisir de partager des images. C’est fou d’ailleurs ces vertus redécouvertes.

Quoi pour vous, en pratique?

J’ai passé une journée de tournage dans la Broye vaudoise, les gens venaient nous parler spontanément… ce n’était plus la Suisse mais un pays de convivialité directe comme la Grèce ou l’Inde! J’y vois le levain d’une écoute réelle, loin de la solitude face à la masse anonyme des autres, à l’écran d’un téléphone, d’amis virtuels. Au fond se matérialise le besoin de panacher la perfusion avec la planète entière et les gens en chair et en os.

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«Expert en série», quelles sont les nouvelles du front?

Une inertie terrible a contaminé l’ensemble de la chaîne créative. Beaucoup de grands beaux projets tombent à l’eau. Le problème vient surtout des compagnies d’assurances qui refusent de s’engager sur un comédien à risque, un André Dussollier par exemple, imposant des conditions intenables aux équipes. Les séries prestigieuses, un de nos atouts, sont enlisées, et pour longtemps. Ces perturbations inextricables vont durer une année au moins, et qui peut tenir? Cela met en évidence une lacune énorme au niveau des aides fédérales à la production de séries indépendantes qui, aberration totale, est inexistante, contrairement aux films de cinéma.

«Lockdown», mardi 26 mai, RTS, 22 h 40. Dix films romands sur la crise du coronavirus par Frédéric Choffat, Daniel Wyss, Frédéric Gonseth et Catherine Azad, Germinal Roaux, Juliana Fanjul, Léo Maillard, Séverine Barde, Stéphane Goël, Séverine Cornamusaz, Fisnik Maxhuni.