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Carte blanchePartager un futur incertain

Vincent Baudriller rappelle que les arts de la scène offrent une manière sensible et collective de se relier au monde et aux autres.

Dans ma chronique du 9 novembre 2019, j’évoquais les enjeux de nos liens avec les artistes et les philosophes du continent africain.

C’était il y a un an, nous n’avions pas encore entendu parler du Covid-19, de gestes barrières, de quarantaines ou de fermetures de frontière. Nous n’avions pas vécu de «première vague» et pensions encore moins devoir en vivre une deuxième. Imaginer que les actrices et les acteurs allaient jouer devant un public au visage masqué, comme cela se pratique depuis septembre, serait apparu alors comme une étrange dystopie.

Aujourd’hui beaucoup regrettent déjà ces gradins de masques alors que plusieurs pays européens viennent de décider d’un nouveau confinement et qu’à nos frontières, la France, l’Allemagne, l’Italie ont fermé leurs théâtres, comme les cantons de Berne, du Valais ou du Jura. Les cantons de Genève et de Vaud restent sur la ligne du Conseil fédéral avec la limite de cinquante personnes dans les salles.

«La deuxième vague touchera durement les plus jeunes générations au moment même où elles doivent inventer leur avenir»

Cette décision permet aux salles de petite jauge de continuer de proposer des spectacles et à de nombreuses équipes artistiques de travailler, mais elle compromet grandement la viabilité des salles plus grandes.

La première vague a eu des conséquences sanitaires et sociales très lourdes, la deuxième aggravera à coup sûr la situation pour tous les secteurs d’activité déjà fragilisés. Elle touchera durement les plus jeunes générations au moment même où elles doivent inventer leur avenir. Il sera donc important de protéger et d’accompagner les un.e.s et les autres dans la traversée de cette nouvelle tempête.

Elle frappe à nouveau les théâtres alors que depuis la rentrée la force des œuvres qui y sont créées et la ferveur du public ont rappelé que les arts de la scène proposaient une manière sensible et collective de se relier au monde et aux autres.

L’expérience théâtrale de l’altérité est particulièrement intense lorsque des réalités éloignées se rencontrent. C’est un des sujets du texte «Profil» de l’acteur Moanda Daddy Kamono, originaire de Kinshasa, mis en scène par Magali Tosato ces jours-ci à Vidy, qui raconte les tourments d’un acteur congolais à qui on dit qu’il n’a pas le profil du rôle.

Maintenir le dialogue

La limitation des voyages due à l’épidémie, ainsi qu’à des préoccupations écologiques impérieuses, mais aussi le durcissement des politiques migratoires, entravent notre relation avec les artistes qui vivent et travaillent sur d’autres continents. En Afrique, la crise sanitaire a exacerbé des situations économiques, sociales et politiques souvent déjà très critiques. Elle touche une jeunesse qui dans plusieurs pays se mobilise de plus en plus pour dénoncer injustices et violences et qui invente chaque jour de nouvelles façons d’être au monde, d’autres voies possibles pour faire face à un futur de plus en plus incertain mais qui devra être partagé.

C’est pourquoi, avec la crise que traverse notre pays, il me semble essentiel de maintenir un dialogue avec les artistes de ce continent. C’est dans cet esprit que nous avons coproduit le film des Studios Kabako «Lettres du continent». Le chorégraphe congolais Faustin Linyekula et Virginie Dupray ont commandé à 21 jeunes danseur.euse.s, chorégraphes, metteur.euse.s en scène de différents pays d’Afrique «une lettre vidéo» écrite pendant le confinement comme autant d’autoportraits d’une nouvelle génération. Ils et elles jonglent avec leur contexte pour mieux inventer et partager les récits d’un continent en pleine mutation.

Ces «Lettres du continent» qui seront projetées le 5 décembre à Vidy nous rappellent l’importance de penser ensemble le monde d’après.