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Dona Bertarelli: l’héritière s’est fait un beau prénom

La femme d’affaires a été la plus rapide autour du monde à la voile. Mais elle sait libérer son agenda pour réussir les projets qui lui tiennent à cœur, à terre ou en mer.

Dona Bertarelli pendant la tentative du Trophée Jules-Verne, record du tour du monde à la voile.
Dona Bertarelli pendant la tentative du Trophée Jules-Verne, record du tour du monde à la voile.
Yann Riou

Pour attraper Dona Bertarelli, il faut tenir la cadence. L’héritière de Serono est aussi une habile femme d’affaires, une philanthrope convaincue et, depuis dix ans, une sportive d’élite dans le monde de la voile. Toujours en mouvement, elle traverse les continents tout en réservant son temps libre à sa famille. Alors, décalage horaire oblige, on l’attrape par e-mail vite avant qu’elle ne reparte. Elle a pourtant pris le temps de coucher par écrit son expérience de tentative de record du tour du monde à la voile, avec beaucoup d’honnêteté. Si l’équipe n’a pas réussi à emporter le challenge, Dona Bertarelli est devenue, elle, la femme la plus rapide autour du monde à la voile.

Vous êtes la femme la plus rapide autour du monde à la voile, mais vous êtes tout aussi rapide dans votre vie quotidienne, non?

Je m’attache à être efficace plutôt que rapide. En voile de compétition, on recherche la vitesse, mais en philanthropie ou en business, l’enjeu est de trouver le bon équilibre entre la qualité et la réussite. Il faut être parfois rapide pour saisir les opportunités tout en étant patient lorsqu’il le faut. J’ai effectivement un agenda bien chargé. J’organise mon temps en donnant la priorité aux sujets les plus importants, en dégageant suffisamment de temps pour les mener correctement. Et en ce qui concerne ma vie de famille, je m’organise pour prendre le temps d’apprécier le moment présent. Mes enfants devenant grands, je réalise combien il est important de savourer les moments ensemble.

Avec ce livre sur votre course, avez-vous l’espoir de donner envie aux femmes de s’investir dans des projets où on ne les attend pas?

Oui, les femmes souffrent parfois du poids de leur environnement social, éducatif ou religieux. Elles sont souvent mises dans un moule et doivent s’y conformer. Il est aisé de leur dire de changer, de casser le moule mais c’est souvent très difficile pour elles de le faire sans s’attirer des jalousies, des critiques ou simplement de l’incompréhension. Moi, j’ai eu la chance de recevoir une éducation – certes stricte avec des valeurs familiales fortes – où la culture du possible, de l’entreprendre était ancrée en nous. Avec ce livre, j’ai voulu partager une expérience unique et donner envie à celles qui le souhaitent de s’émanciper et d’avoir le courage de repousser leurs propres limites et d’aller au-delà de l’attendu.

Les femmes sont toujours une exception dans la course au large. Pourquoi?

Principalement par manque d’opportunité. Et pourtant, l’histoire a démontré à maintes reprises que lorsqu’une femme skipper ou une équipe féminine, telle que celle que j’ai menée avec Ladycat, prend part à une course ou un circuit, les médias sont au rendez-vous et les résultats en termes d’images sont plus importants pour le sponsor et l’organisateur de la course. Prenez la dernière Volvo Ocean Race et l’équipe féminine SCAà laquelle participaient les Suissesses Justine et Elodie Mettraux. Cela a été un succès sans précédent dans l’histoire de cette course au large. Au point que l’organisateur a changé les règles pour la prochaine édition en obligeant chaque équipage d’avoir au moins une femme à bord. Donc cela évolue pour le mieux, mais très doucement.

Avez-vous reçu des commentaires désagréables parce que votre fortune vous a permis de monter votre écurie, qui plus est avec votre compagnon?

J’ai commencé la compétition il y a dix ans, à l’âge de 39 ans, avec un équipage à 100% féminin qui n’avait pas de connaissances du multicoque, et sur l’un des circuits les plus difficiles au monde contre des équipes suisses et internationales de renommée. Déjà à l’époque, mes choix ne faisaient pas l’unanimité et beaucoup m’attendaient au tournant. Depuis, j’ai continué sur ma lancée et j’ai fondé une écurie de course à la voile, gagné trois fois le Bol d’Or Mirabaud, remporté plusieurs courses d’envergure et battu des records. Spindrift Racing est géré comme une entreprise et, en seulement cinq ans, est devenu incontournable dans le monde de la voile professionnelle. Alors, des sceptiques, il y en aura toujours mais, bien heureusement, ceux qui nous suivent, qui croient en nous et qui nous encouragent sont beaucoup plus nombreux. L’engouement autour de notre tentative du Trophée Jules Verne l’hiver dernier (5 millions de pages téléchargées, 8000 élèves qui suivaient mes récits quotidiens pendant quarante-sept jours) en est la preuve. Sans oublier la reconnaissance de la profession qui m’a élue Female Sailor of the Year aux SUI Sailing Awards deux fois d’affilée. Alors oui, je suis fière du parcours effectué.

Avez-vous eu peur par instants dans les mers du Sud? Est-ce une expérience métaphysique ou mystique d’être aussi seule, loin de tout?

Mystique certainement pas car le milieu hostile, le stress, le bruit, le froid, l’humidité, les secousses violentes permanentes du bateau et la fatigue en font une expérience bien réelle, croyez-moi! Cependant je n’ai jamais eu peur: c’est effrayant et merveilleux à la fois. Cette immensité d’eau à perte de vue. Le ciel et la mer se confondant ne laissant entrevoir que l’illusion de l’horizon. Un nuancier de gris sans fin. Le bateau devient notre seul point de repère.

Vous êtes arrivée dans la voile après votre frère Ernesto. Y a-t-il une compétition entre vous?

Mon frère et moi partageons deux passions: la voile et la protection des océans. J’ai été son premier fan lors des campagnes d’Alinghi sur la Coupe de l’America. C’est sans aucun doute de l’avoir suivi pendant plus de dix ans dans ses exploits qui m’a donné la force de me lancer à mon tour dans la compétition. A terre, on se soutient mutuellement et, sur l’eau, nous sommes des compétiteurs comme les autres.

Allez-vous retenter le Trophée Jules-Verne?

Spindrift 2 s’élancera pour une nouvelle tentative l’hiver prochain avec Yann Guichard comme skipper. Le rêve, pas seulement le mien mais celui de toute une équipe, est de bien sûr battre le record du tour du monde qui est maintenant descendu à 40 jours. Le Bol d’Or Mirabaud fait également partie de mes rêves personnels. Il me reste deux ans pour pouvoir le gagner une fois de plus et le garder définitivement, résultat qui n’a encore jamais été atteint sur un bateau monotype. Je ne crois pas qu’il faille avoir le meilleur talent pour réussir, mais la meilleure équipe.

«J’ai osé», Dona Bertarelli, Ed. Favre, 248 p.

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