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Cinéma«Petite soeur» en compétition pour les Oscars

Le film réalisé par les Lausannoises Stéphanie Chuat et Véronique Reymond a été sélectionné pour représenter la Suisse lors de la grand-messe du cinéma américain en 2021.

Véronique Reymond et Stéphanie Chuat reviendront à Hollywood au printemps 2021.
Véronique Reymond et Stéphanie Chuat reviendront à Hollywood au printemps 2021.
KEYSTONE

La Suisse a sélectionné «Petite soeur» pour les prochains Oscars au printemps 2021. Les deux réalisatrices lausannoises Stéphanie Chuat et Véronique Reymond n’en sont pas à leur coup d’essai à Hollywood, car leur premier film «La petite chambre« avait déjà représenté la Suisse en 2011. Le film sort en salles en Suisse romande le 16 septembre.

Le film «Petite soeur» raconte l’histoire de Lisa, une dramaturge qui a cessé d’écrire et qui tente de refaire monter sur scène son frère jumeau Sven, un comédien célèbre mais gravement malade. Pour cela, elle est prête à tout, jusqu’à mettre son mariage en danger.

Les comédiens Nina Hoss – que l’on a vue dans quelques épisodes de la série Homeland – et Lars Eidinger – série Babylon Berlin – incarnent des jumeaux, Lisa et Sven. On y découvre aussi l’actrice suisse Marthe Keller, qui ose casser son image en interprétant leur mère défaillante.

«Marthe Keller a immédiatement adopté Nina Hoss et Lars Eidinger comme ses enfants fictionnels. Tous trois se sont parfaitement accordés dans l’interprétation de cette famille boiteuse et dysfonctionnelle». «Nous lui sommes reconnaissantes d’avoir eu ce courage, chose pas forcément évidente avec la carrière qu’on lui connaît», a relevé le duo de réalisatrices dans une interview à Keystone-ATS.

Nécessité vitale de la scène

Elles ont naturellement intégré dans leur film Lars Eidinger jouant «Hamlet» : l’acteur allemand porte ses mots en lui depuis des années, car il a joué cette pièce – un rôle majeur dans sa carrière – dès 2008 sous la direction de Thomas Ostermeier à la Schaubühne de Berlin.

Ce choix permet de rester «proche de la réalité du théâtre» et de la nécessité vitale d’être «en jeu». Car «Petite sœur» parle précisément de la frustration de ne plus pouvoir monter sur scène.

«Dans notre film, c’est la maladie qui empêche Sven, incarné par Lars, de remonter sur les planches, et la perspective de devoir y renoncer totalement correspond à une mort symbolique pour lui.» «Jouer tient la mort à distance», disait Patrice Chéreau.

Pour les deux réalisatrices, comédiennes de formation, le théâtre, la scène et surtout le jeu d’acteur – bien qu’elles ne jouent quasiment plus – restent «vissés en elles». «Nous partons toujours de la trajectoire des personnages pour écrire nos scénarios, leur quête existentielle fait battre le cœur de nos projets.»

Ce film qui parle de création résonne comme une profession de foi, une déclaration d’amour faite au théâtre. N’est-ce pas paradoxal de la faire au cinéma ? «Paradoxal, non, dans la mesure où elle se fait par la voix d’un acteur «privé de scène», et d’une auteure coupée de son écriture. «Petite sœur», c’est l’errance de deux «êtres de théâtre» privés de leur source…». Par conséquent, le cinéma se prête particulièrement bien, aux yeux des réalisatrices, pour leur servir d’écrin.

Une rencontre

Les deux Romandes ont fait le pari de tourner avec des acteurs de langue allemande. «Le choix de la langue est lié à la rencontre avec Nina Hoss, magnifique actrice découverte dans le film «Barbara» de Christian Petzold», explique Stéphanie Chuat. «Un coup de foudre artistique qui n’a ni langue ni nationalité, juste motivé par le désir de travailler avec une grande actrice», poursuit Véronique Reymond.

La rencontre avec Nina Hoos a déterminé le choix de placer l’action dans le milieu du théâtre, dans une famille de «Theatermenschen» (gens de théâtre). «Le hasard a voulu que nous ayons plusieurs connaissances communes, Lars Eidinger notamment et le metteur Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne», qui joue son propre rôle dans le film.

La Schaubühne, c’est un symbole fort du théâtre allemand: un «honneur» d’y tourner quelques scènes. «On a eu la chance de bénéficier du décor réel de la pièce «Hamlet», monté exprès pour le tournage durant une nuit… et démonté avant le matin pour laisser la place à un autre décor…».

Une photographie lumineuse

Une photographie lumineuse, une caméra proche des acteurs: les deux Lausannoises ont opté pour une image mobile, un «souffle d’intranquillité» qui traverse tout le film, comme si les personnages étaient toujours vibrants, mus par une pulsion intérieure qui les bouscule sans arrêt.

«Nous trouvions que cette façon de filmer se prêtait particulièrement bien au personnage de Lisa, en apparence tout à fait confortable dans sa vie de mère de famille et femme de directeur, mais qui en réalité bouillonne de l’intérieur.» Elles ont fait appel au chef opérateur alémanique Filip Zumbrunn «parce qu’il excelle dans l’art de filmer caméra à l’épaule, en donnant un mouvement constant à l’image, tout en travaillant le point avec précision.»

Si «Petite soeur» a d’abord été inspiré par Nina Hoss, chaque projet est différent et «répond à autre chose en nous». Leur premier long-métrage «La petite chambre« n’a pas été écrit spécialement pour les acteurs qui l’ont incarné.

«Le personnage du vieil homme, Edmond, interprété par l’acteur français Michel Bouquet, est un mélange entre la grand-mère de Véronique et mon voisin du dessous de l’époque, un vieux monsieur veuf depuis plusieurs années et avec qui j’allais au concert classique», souligne Stéphanie Chuat.

Le monde des expats

Pour «Petite sœur», il y avait aussi le désir d’explorer un milieu à part en Suisse romande, celui des écoles internationales, où de nombreux expatriés vivent en huis clos dans une culture différente, pourtant au cœur des Alpes vaudoises. «Ce contraste nous intriguait» et a incité les deux réalisatrices à faire de Lisa la femme d’un directeur d’école internationale, incarné par l’acteur danois Jens Albinus (Borgen, Nymphomaniac).

Après un report de plusieurs mois dû au Covid, le film démarre en salle le 3 septembre en Suisse alémanique et le 16 en Suisse romande. Les deux réalisatrices vont aller à la rencontre du public avec leur «kit-pandémie» pour une série d’avant-premières.

Ce film a déjà devant lui une carrière internationale. Il va représenter la Suisse aux Oscars dans la catégorie des longs-métrages internationaux. «La nouvelle nous ravit», réagit Stéphanie Chuat, «et peut-être davantage encore aujourd'hui›hui qu’il y a dix ans, lors de la même sélection de ‹La petite chambre, car c’était notre premier film et à l’époque, nous n’avions pas pleinement conscience des enjeux d’une telle sélection.»

Produit par Vega film, la RTS, SRG/SSR et Arte, le film a été vendu par le distributeur allemand Beta Cinema dans une dizaine de pays et sera visible dès le mois d’octobre en Allemagne et en Autriche, puis au printemps en France. Sa distribution au Tessin dépend des résultats qu’il obtiendra en Suisse alémanique, dans des salles où la jauge a été diminuée de moitié en raison de la pandémie.

ATS/NXP