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L’art de relire DantePhilippe Fretz installe sa «Divine chromatie» à Saint-François

Entre grandes références et petits gags, l’œuvre du Genevois est à voir dans l’église lausannoise comme une invitation à la contemplation et à la réflexion.

L’œuvre de l’artiste genevois est née après sa relecture de la «Divine comédie» de Dante Alighieri. «J’avais des images qui défilaient sans cesse. Puis j’ai eu envie de faire une célébration de la lumière, de ce scintillement que l’on perçoit dans le poème.»
L’œuvre de l’artiste genevois est née après sa relecture de la «Divine comédie» de Dante Alighieri. «J’avais des images qui défilaient sans cesse. Puis j’ai eu envie de faire une célébration de la lumière, de ce scintillement que l’on perçoit dans le poème.»
Olivier Vogelsang

Les mensurations sont dingues! Un peu plus de onze mètres de long sur trois de large pour saisir la cartographie du périple littéraire, mais aussi spirituel, de Dante. Une entreprise picturale démentielle, en 33 panneaux et cinq ans de travail, pour une entrée dans la matière de la «Divine Comédie», ses couches, son foisonnement infini, son magnétisme.

On a envie de traiter Philippe Fretz de fou, l’art contemporain ne nous habituant pas toujours à tant d’implication patiente et de ferveur intellectuelle! On le voit comme un moine forcené entré dans l’universalisme du poète florentin. Lui, l’air d’un étudiant éternel à un peu plus de cinquante ans, pointe sa normalité d’artiste. Expliquant son envie d’inscrire l’œuvre dans un «unique paysage avec un seul ciel».

Détaillant les structures qui s’inspirent de la métrique du poème original, les diagonales, les effets miroir, les symétries formelles, les répétitions ou encore les jeux de couleur comme autant d’options qui permettent de s’y frayer un chemin, de la forêt obscure des débuts à l’étoile, dernier mot du 33e et ultime chant. Ou encore attirant l’attention sur l’un ou l’autre des mille et un détails de cette «Divine chromatie», un triptyque qui a pris l’espace du chœur de l’église de St-François à Lausanne pour le sien. Aussi majestueuse qu’humble!

Présentée l’année dernière à Genève pour la première fois, la «Divine chromatie», (360 cm x 1100 cm) de Philippe Fretz s’expose à Saint-François à Lausanne dans le cadre de l’Hospitalité artistique.
Présentée l’année dernière à Genève pour la première fois, la «Divine chromatie», (360 cm x 1100 cm) de Philippe Fretz s’expose à Saint-François à Lausanne dans le cadre de l’Hospitalité artistique.
Olivier Vogelsang

Le Genevois de 51 ans admet être sorti de l’expérience comme on sort d’une lessiveuse, mais c’est un calme limite inquiétant qui étreint le visiteur. Des vierges boticelliennes qui gambadent en portant un numéro telles des bimbos entre les rounds d’un combat de boxe, des archers, Adam et Ève version Albrecht Dürer, cet ouvrier qui veille sur le globe crucifère ou encore Lucifer dans son costume de monstre velu surgissant d’un côté et s’enfonçant de l’autre. Il y a du monde mais pas de grouillement. De l’incongru. Le sens maîtrisé du décalage. Et il y a ce golfeur, le swing prêt à partir, le pantalon bouffant, le tee-shirt aux couleurs de l’album des Pink Floyd «The Dark Side of the Moon»: un intrus ouvertement anachronique dans ce périple dantesque. Il attire le regard!

«Je ne me suis jamais considéré à la suite de quelque chose, je me sens à l’intérieur, dans une sorte d’épaisseur du temps»

Philippe Fretz, artiste

Philippe Fretz fait intervenir sa femme, elle est Béatrice, son fils en trottinette, sa fille à vélo. Le golfeur, c’est Dante qu’il n’avait «pas envie de voir dans son allure habituelle». C’est lui, enfin… «plus ou moins! Comment oser dire qu’on s’incarne dans une figure tutélaire? Mais oui, son chapeau devient un peu mon chapeau de peintre.» Un peintre qui puise dans l’histoire de l’art (les arbres de Léonard, les damiers des Surréalistes, le crucifix de Duccio, on pourrait continuer longtemps), dans son environnement (les architectures sont genevoises, il y a même la «Chaise cassée» de la place des Nations), pour créer, recréer le temps qui passe. Pour dire… en peintre narratif. «Je ne me suis jamais considéré à la suite de quelque chose, je me sens à l’intérieur, dans une sorte d’épaisseur du temps.»

De la suite dans les idées

Le compagnonnage n’est pas terminé, l’artiste genevois a d’autres projets pour Dante, «un peu moins dans la broderie, un peu plus jazz». D’autant que le 700e anniversaire de la mort du poète et penseur tombe l’année prochaine avec des expositions prévues à Genève (Fondation Bodmer) et ailleurs. «Il va à la source tout en portant une attention sur le réel, le moment présent. Il m’a beaucoup appris sur la traversée que l’on peut faire, que l’on doit faire. Son œuvre est d’une actualité folle. On peut faire mille et un rapprochements politiques, spirituels, sociaux, psychologiques. C’est d’une fraîcheur!»

Philippe Fretz (au centre) fait également partie de l’équipe des éditions «Arts & Fiction»  (avec Véronique Pittori, Stéphane Fretz, Marie Pittet et Christian Pellet) qui célèbrent leurs 20 ans en cette fin d’année 2020.
Philippe Fretz (au centre) fait également partie de l’équipe des éditions «Arts & Fiction» (avec Véronique Pittori, Stéphane Fretz, Marie Pittet et Christian Pellet) qui célèbrent leurs 20 ans en cette fin d’année 2020.
Odile Meylan

Lausanne, Église Saint-François
Jusqu’au 27 octobre, tlj (8 h-17 h)
www.sainf.ch