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Enregistrement de musique anciennePierre Goy redécouvre le toucher de CPE Bach

Le spécialiste vaudois des claviers anciens réunit trois instruments insolites pour redonner vie à Carl Philip Emmanuel Bach. Superbe coffret chez Claves.

Pierre Goy, pianofortiste, pose devant le pianoforte Baumann de la Fondation de la Ménéstrandie à Genève qui a servi à l’enregistrement de l’un des disques CPE Bach qu’il publie chez Claves.
Pierre Goy, pianofortiste, pose devant le pianoforte Baumann de la Fondation de la Ménéstrandie à Genève qui a servi à l’enregistrement de l’un des disques CPE Bach qu’il publie chez Claves.
Pierre Albouy

Les premières Rencontres Harmoniques fondées par Pierre Goy au début des années 2000 avaient lancé ce slogan, «A la recherche du son perdu». Selon le pianiste vaudois, la collecte et le sauvetage d’instruments de musique anciens, pour la plupart tombés dans l’oubli, permet de recréer des univers sonores disparus et de restituer la saveur unique de musiques conçues pour eux. La madeleine de Proust de Pierre Goy, enseignant à la Haute Ecole de Musique de Lausanne et à celle de Genève, ce sont les sonorités fragiles, translucides ou cristallines des ancêtres du piano au XVIIIe et au début du XIXe siècle.

Alors que les 9e Rencontres Harmoniques prévues ce mois-ci entre Genève et Lausanne ont été réduites au silence, pandémie oblige, Pierre Goy peut au moins présenter un autre accomplissement de son travail de recherche. Un triple album de pièces pour clavier de Carl Philip Emmanuel Bach, le fils de Jean-Sébastien, paraît cette semaine chez Claves, enregistré sur quatre instruments qui sonnent étrangement à nos oreilles sevrées au piano moderne.

Un bestiaire foisonnant

Comparé à la toute-puissante domination du piano Steinway qui n’a guère évolué depuis un siècle, le foisonnement du siècle précédent donne le tournis. Tout un bestiaire de claviers aux formes parfois rocambolesques s’est développé en Europe à l’époque des Lumières grâce à des facteurs extrêmement inventifs et à un public éduqué et curieux de nouveautés. Les compositeurs se sont emparés de ces instruments bien plus expressifs que les anciens clavecins pour y inventer un nouveau langage, créer une sensibilité inouïe. «Ces instruments compensent le manque de puissance par le raffinement, la variété des couleurs et la vitesse des changements. Ils permettent de chanter», soutient Pierre Goy.

«Ces instruments compensent le manque de puissance par le raffinement, la variété des couleurs et la vitesse des changements. Ils permettent de chanter.»

Pierre Goy, pianofortiste

Le maître incontesté de ce répertoire est CPE Bach (1714-1788), comme le prouve ce témoignage d’un de ses contemporains: «Personne n’a jamais pénétré avec un regard si profond la nature du clavecin, du piano-forte, du pantalon et du clavicorde, que cet homme immortel.» Mais comment sonnaient ces différents instruments? Pierre Goy avait connaissance depuis longtemps de ces textes, mais il lui a fallu des années pour avoir accès aux trésors sonores qu’ils évoquent. Très peu d’exemplaires de ces claviers sont arrivés jusqu’à nous, et encore moins dans un état jouable. Mais des collectionneurs et des luthiers spécialisés se passionnent pour les restaurer ou en construire des copies à l’identique.

Le maître de la fantaisie

CPE Bach a été extrêmement prolixe au clavier, publiant entre 1779 et 1787 six recueils destinés aux connaisseurs et aux amateurs («für Kenner und Liebhaber»). Pierre Goy est allé puiser dans ce fonds des sonates, des rondos (un genre très à la mode) et des fantaisies. «Certaines pièces sont vraiment écrites et pensées pour le clavicorde, d’autres peuvent se jouer sur d’autres types de claviers, détaille le pianiste. C’est en testant les morceaux sur les quatre instruments que l’évidence se fait petit à petit et qu’on décide aussi de colorer un passage selon les registres à disposition. C’est une quête sans fin.»

À l’exception du clavicorde qui ne possède pas de registre, les deux pianos-forte et le pantalon que Pierre Goy a réunis pour l’enregistrement peuvent envelopper le son ou le faire «flotter dans l’air» selon la manière dont on agit sur les étouffoirs, en actionnant les registres de harpe, de luth ou de clavecin expressif.

Les racines de Chopin

Le musicien est d’autant plus fasciné par la qualité de cette musique qu’il a l’impression que l’interprétation sur ces claviers si particuliers en révèle la véritable essence: «Dans les fantaisies, il y a une liberté très organisée qui donne l’impression d’improvisation, mais qui dépend d’une architecture très subtile. J’y décèle les racines de Chopin. L’instrument m’oriente dans des directions inattendues. Il y a là une profondeur et une pudeur infinies. Je ne pourrais plus jouer les fantaisies sans ces résonances.»

CPE Bach: für Kenner und Liebhaber Sonatas, Rondos & Fantasias
Pierre Goy, claviers
3 cd Claves

1 commentaire
    P. Cosandey

    Superb ces enregistrements, au beau choix représentatif.