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Carnet noirPierre Rey, une vie de combat pour les toxicomanes

Le fondateur et directeur historique de la Fondation du Levant est décédé à l’âge de 78 ans. Il fut un pionnier vaudois de la prise en charge des toxicomanes.

L’éducateur spécialisé avait mis en œuvre une méthode visant l’abstinence, au sein de l’institution qu’il a dirigée pendant un quart de siècle.
Pierre Rey en 1999
L’éducateur spécialisé avait mis en œuvre une méthode visant l’abstinence, au sein de l’institution qu’il a dirigée pendant un quart de siècle.
BZ


Pierre Rey s’est éteint le 10 juillet à Aigues-Mortes, au bord de la Méditerranée. Ce pionnier du combat contre la toxicomanie avait choisi en 2003 une retraite sans lien avec sa vie active. Son épouse et lui avaient alors choisi de voguer avec leur péniche sur des eaux plus calmes en Europe. Une longue maladie l’a emporté à 78 ans.

Né à Fribourg, famille protestante, Pierre Rey fait un apprentissage d’électricien, avant de devenir diacre à Lausanne. Sa troisième formation sera celle de sa vie, celle d’éducateur spécialisé à l’École d’études sociales et pédagogiques, «l’École Pahud». En poste auprès du Tribunal des mineurs, il affronte la vague de l’héroïne, à la fin des années 60.

«Mon métier, ce sont les toxicos qui me l’ont appris», confie pourtant Pierre Rey dans un entretien à «24 heures» en 1993. Il fait ouvrir un centre d’accueil à Sauvabelin, qui deviendra la Fondation du Levant, dont la seule vocation sera dès 1976 de sortir la personne de sa dépendance. «Toute sa vie a été le Levant, il m’a souvent dit qu’il n’y avait rien de plus important que ses résidents, se souvient Gavriel Pinson, son collègue et adjoint dès 1984. Sa sensibilité et son humanité l’avaient poussé à créer cette institution.» La Fondation du Levant qu’il dirige durant plus d’un quart de siècle s’imposera comme le centre officiel vaudois et se diversifiera. En 1989, avec son épouse, il ouvre une maison pour les malades du sida.

Implication des familles

Pierre Rey élabore sa méthode, inspirée de praticiens hollandais, se souvient l’ancien ministre vaudois de la Santé Claude Ruey (PLR). «Elle était basée sur l’autonomie, la conviction que la drogue est le symptôme, pas le problème de fond, et il l’appliquait comme une mission morale, avec courage et amour.» La famille du toxicomane, souvent reconnue comme le creuset de sa souffrance, est impliquée dans le traitement. Surtout, l’objectif est le chemin vers l’abstinence et la liberté individuelle, jalonné par la discipline, le travail, l’absence de méthadone (sauf pour certains cas dès 1998) ou d’autres médicaments.

Charismatique, barbe généreuse, Pierre Rey est un directeur «ferme, mais pas rigide, tout en étant bon vivant et ouvert», pour Gavriel Pinson. Il est une «vedette», car seul sur son terrain. La Confédération le délègue dans des instances internationales. Les médias lui donnent la parole. En 1985, Nancy Reagan, l’épouse du président américain, visite le Levant en marge du sommet américano-russe à Genève.

«Mon métier, ce sont les toxicos qui me l’ont appris»

Pierre Rey (1942-2020)

Les vents contraires se lèvent plus tard. «Il a été très critiqué et il a dû se défendre, se forger une carapace», rappelle Claude Ruey. À la fin du siècle dernier, les images des scènes ouvertes de la drogue, à Zurich et à Berne, hantent le pays. L’État officialise la notion de réduction des risques. Les locaux de consommation émergent Outre-Sarine. Pierre Rey s’opposait au projet de local lausannois, à la distribution médicalisée, à la libéralisation des substances.

Cette intransigeance est un marqueur fort pour la droite. Gavriel Pinson (qui fut, lui, président du Parti ouvrier populaire) souligne: «Il n’était ni de droite ni de gauche, mais profondément social. Et il a su saisir les opportunités que lui présentait le gouvernement vaudois, à l’époque à droite.»