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Interview de Patrick Gyger«Plateforme10, ce n’est pas seulement trois musées»

Le directeur du Lieu Unique à Nantes et ancien responsable de la Maison d’Ailleurs d’Yverdon sera le premier directeur général du pôle muséal lausannois. Un retour au pays pour le Vaudois. Entretien.

Patrick Gyger entend coordonner Plateforme10 pour en faire un «lieu de grande convivialité», capable de susciter l’intérêt de publics différenciés.
Patrick Gyger entend coordonner Plateforme10 pour en faire un «lieu de grande convivialité», capable de susciter l’intérêt de publics différenciés.
MARIO DEL CURTO

Le nom du premier directeur général de la Fondation Plateforme10 est désormais connu. Il s’agit de Patrick Gyger, directeur du Lieu Unique à Nantes – ville où il occupe aussi le poste de consul honoraire pour la Suisse – et ancien responsable de la Maison d’Ailleurs d’Yverdon. Le Vaudois – il a effectué toutes ses études dans le canton – n’entend pas «détailler son projet avant d’avoir eu le retour» des trois directeurs de musées déjà en place, mais, à près de trois mois de son entrée en fonction (le 1er janvier), il se montre déjà disert quant aux ambitions, régionales, nationales et internationales, qu’il nourrit pour ce site réunissant le Musée cantonal des beaux-arts, le Musée de l’Élysée, le Mudac, sans oublier le Jardin botanique. Entretien.

Vous ne voulez pas encore détailler votre projet mais quel potentiel voyez-vous pour Plateforme10?

Je vois des enjeux très importants et un potentiel énorme pour cet environnement, que je perçois comme un écosystème. Autrement, je n’aurais pas eu d’intérêt pour ce poste. Le potentiel tient à la capacité de faire se répondre les différentes disciplines présentes sur le site – les beaux-arts, le design, la photo et le jardin botanique, avec encore les deux fondations Tomas Pauli et Vallotton. Il s’agit d’une entité hybride et l’enjeu est de parvenir à faire dialoguer ces partenaires en leur conservant une autonomie et visibilité propre tout en assurant que Plateforme10 existe en tant que tel. Il y a une identité de lieu et de projet à créer qui va au-delà des institutions présentes. L’enjeu est aussi politique car il s’agit d’un lieu politique au sens propre du terme qui participe à la fabrique de la ville, en tant que nouveau quartier avec beaucoup de passage, une transformation complexe de la gare mais qui permettra de donner un accès important à des pratiques et des œuvres.

Plateforme10 doit devenir un rendez-vous incontournable?

L’exigence doit rester très élevée, mais il faut aussi savoir se montrer ouvert et populaire, dans le sens de casser certains codes d’accès au musée. C’est très excitant. D’autant plus qu’aujourd’hui les pratiques culturelles des plus jeunes évoluent vite et que la culture patrimoniale a tendance à perdre du terrain: la musique savante mais aussi le rapport aux expos. Il faut trouver d’autres portes d’entrée pour attirer les nouvelles générations – je ne parle pas des écoliers contraints! – qui s’intéressent à d’autres formes culturelles et que les propositions de Plateforme10 peuvent atteindre par ricochet. Il est plus difficile de faire rentrer certains publics dans un lieu culturel, mais une fois que l’on y parvient, il est possible de leur proposer des choses plus complexes. Nous devons viser un lieu de grande convivialité, pour que le public sache qu’il se passe toujours quelque chose sur le site. Et pas un seul public, mais plusieurs, dont certains spécifiques – amateurs de photo, de peinture – qu’il s’agit de ne pas perdre.

Le Lieu Unique à Nantes est très orienté arts vivants. Avec Plateforme10, l’orientation est muséale. Cela génère une grande différence d’approche?

Assurément, même si le Lieu Unique a aussi organisé de grandes expos, sérieuses, accueillies par le Barbican à Londres ou le Centre Pompidou à Paris. Mais nous n’avions pas de collection propre avec tout ce que cela suppose comme questions de conservation et de documentation qui sont essentielles à Plateforme10 même si elles restent parfois invisibles pour le public. À Lausanne, il y a un ancrage dans le patrimoine et dans l’histoire, un terreau sur lequel s’appuyer pour travailler, avec des collections assez dingues. Par contre Plateforme10, ce n’est pas seulement trois musées. Comme l’a voulu le gouvernement, il s’agit d’un nouveau quartier des arts et de la culture qui a d’ailleurs déjà commencé à organiser des rencontres, des concerts. On n’en fera pas un deuxième Vidy, mais il est important que les artistes des arts vivants et de la performance y trouvent leur place.

L’appel à candidatures laissait entrevoir des pôles administratif et plus «productif». Vous êtes clairement de ce dernier côté?

C’est comme ça que je l’entends. Il est sûr que je ne suis pas un administrateur de musée, avec tout le respect que je dois à cette profession. Mais mon projet se veut collectif, je n’entends pas tout transformer et travailler en concertation étroite avec les directrices et directeurs pour une synergie réussie – et je ne doute pas que ce sera le cas. Plateforme10 ne doit pas juste être un logo en bas d’une affiche et une structure administrative. L’ambition est autre et il faut qu’elle rejaillisse sur tous les partenaires du site.

Il y aura des projets communs forts entre les institutions?

C’est tout à fait indispensable. Ce ne seront d’ailleurs plus trois institutions, mais une fondation. Une partie du travail va être la mutualisation de certains moyens. L’identité et les missions des musées seront préservées, mais, le 1er janvier, Plateforme10 sera une institution avec des entités multiples et préservées. Un modèle inédit, tout à fait intéressant. Les quartiers de musées de Vienne ou de Linz Wien relient des institutions administrativement mais avec peu de dialogues. Si nous arrivons à instaurer ce dialogue de manière fluide et novatrice, nous avancerons une autre manière d’aborder un quartier des arts, qui sera plus qu’un pôle muséal.

Quel effet ce retour en Suisse vous fait-il?

Ce n’est pas une perspective que j’avais envisagée. C’est ce projet qui a motivé ma décision, même si mes amis les plus proches et une bonne partie de ma famille se trouvent en Suisse. J’éprouve une curiosité face à l’évolution de ce pays et aussi le sentiment rassurant d’un contexte familier. Mais j’ai aussi envie de transmettre une certaine façon d’aborder les projets culturels, utile et forte, que j’ai apprise à Nantes, ville ultradynamique qui s’est réinventée par la culture. Il y a des enseignements à en tirer, sans rechercher à reproduire ce qui a été fait.

Plateforme10 devrait devenir l’une des institutions parmi les plus importantes de la région. Comment voyez-vous ce contexte?

Un des enjeux consiste à inscrire Plateforme10 dans un réseau double. Celui de la proximité des autres acteurs culturels, mais aussi des Hautes écoles, en faire un lieu ressource et relais avec l’ambition d’en faire un point nodal, sans idée de contrôler ou de récupérer, mais de distribuer et de promouvoir. Une vitrine de ce territoire. Ensuite, il faut tisser des liens avec les acteurs nationaux et internationaux. Plateforme10, avec d’autres institutions de la ville et du canton, comme Vidy, la Collection de l’art brut ou Images Vevey, doit participer au rayonnement du canton. Nous devons rapidement nous rapprocher d’autres acteurs canton. Avec un projet comme Programme commun (ndlr: festival des arts de la scène réunissant Vidy, l’Arsenic, Sévelin 36), je vois que là où existait une compétition, la coopération a pris le pas. Cette logique partenariale est essentielle. Quoi qu’il arrive, Plateforme10 devrait s’imposer comme un acteur majeur en Suisse romande et au niveau national. Entre les collections, les équipes compétentes, un site hors du commun et une volonté politique affichée, je crois que tout est réuni pour faire de ce projet une réussite de fond, sans tape-à-l’œil ni esbroufe, avec une grande ouverture sur le monde et les publics.

Comment percevez-vous la crise sanitaire?

Je ne pense pas qu’elle soit passagère, elle a révélé d’autres crises, sociales et économiques. Black Lives Matter n’aurait pas embrayé aussi fort sans elle. Cette crise a révélé d’autres thèmes sous-jacents, comme l’écologie, mais aussi la question de l’itinérance des expositions des grands musées, dont votre journal a d’ailleurs fait écho. Une opportunité s’est ouverte pour questionner et redéfinir ce type de projet. Plateforme10 doit être en lien avec la société et le monde, pas un temple destiné à des personnes déjà dans un environnement de connaissance, mais un lieu d’apprentissage, de réflexion, ouvert sur le monde.