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Littérature romandePlongée intimiste dans une Venise saisie au-delà des clichés

Le Vaudois Bruno Pellegrino livre le récit singulier d’une rencontre avec une absente, dans une ville archiconnue qui ne dit pas son nom. Envoûtant.

Après le Haut-Jorat, Bruno Pellegrino emmène à Venise avec «Dans la ville provisoire».
Après le Haut-Jorat, Bruno Pellegrino emmène à Venise avec «Dans la ville provisoire».
Éd. ZOE/Romain Guélat

Dans «Là-bas, août est un mois d’automne», Bruno Pellegrino imaginait la vie du poète Gustave Roud et de sa sœur Madeleine dans leur maison familiale du Haut-Jorat. Avec ce roman auréolé de distinctions, dont le Prix François Mauriac de l’Académie française, lauteur né à Morges en 1988, qui partage sa vie entre Lausanne et Berlin, réussissait à faire ressentir ce qu’a pu être le quotidien de ces «deux chouettes endormies qui se shootent au thé.»

On retrouve ce talent d’évocation dans son roman «Dans la ville provisoire», où un jeune homme sinstalle pour quelques mois à Venise pour répertorier les archives d’une célèbre traductrice. Chaque jour, il quitte sa cité universitaire vétuste pour rejoindre, en bateau, la maison que l’absente a laissé en plan. Chargé de réunir ses travaux, il piste avec le même sérieux les indices pour imaginer la vie de cette femme. Tickets de caisses annotés, restes dans le frigo, jusqu’à une robe de soirée «impossible» glissée dans une valise ouverte sur un départ qui n’aura jamais lieu. Un habit scintillant que le narrateur finit par emporter, regarde tournoyer dans sa machine à laver, avant de la ramener en traversant une cité de Doges en proie aux inondations.

Ce court récit intimiste dans une Venise épurée de ses clichés laisse une empreinte durable, par sa voix singulière et envoûtante. Une écriture qui, grâce à une acuité pour ce qui passe volontiers inaperçu, tisse à partir de détails très concrets des impressions et images fortes. Interview.

Évoquer Venise après tant d’autres, n’est-ce pas périlleux?

Périlleux, c’est le mot. Cela s’est d’ailleurs fait pratiquement contre mon gré. J’ai passé sept mois à Venise durant mes études, de janvier à juillet 2015, mais je n’avais pas du tout envie d’écrire sur cette ville. C’était un terrain interdit, beaucoup trop balisé, et je ne voulais surtout pas raconter mon séjour Erasmus, très différent de ce qui apparaît dans le livre. Mais au fur et à mesure que j’y vivais, mon regard sur cette carte postale s’est modifié, et cela s’est mis à travailler malgré moi. Je me suis rendu compte que certaines idées ne me lâchaient pas, même une fois rentré.

À part dans l’exergue, le nom de la ville n’apparaît nulle part. Pourquoi?

Ce nom est très vite devenu problématique. Chaque fois que j’essayais de le glisser ça semblait un peu niais. Alors j’ai simplement renoncé à la nommer. Mais comme j’avais conscience qu’elle était reconnaissable très vite, j’ai ajouté l’exergue tiré des «Villes invisibles» d’Italo Calvino, que j’ai lu là-bas et qui m’a beaucoup marqué.

La cité aux 30 millions de touristes par an devient un personnage, que vous réussissez à faire vivre hors des clichés…

Oui, la ville faisait partie intégrante du projet. C’était un jeu d’équilibre pour évoquer cette ville-là, car elle est singulière et reste extraordinaire, tout en y racontant des journées banales, sans carnaval ni gondoles.

Pas de gondole, mais l’eau se retrouve partout…

Oui, parce que le phénomène de «l’acqua alta», s’il est normal pour les Vénitiens, m’est apparu comme beau et étrange à la fois, avec quelque chose d’enfantin, comme si on était en train d’inonder la salle de bains, mais aussi d’effrayant. C’est pour cela que j’ai voulu placer des scènes aussi banales que faire la lessive ou aller acheter une pizza alors qu’on a les pieds dans l’eau. Ces actions prennent un sens nouveau.

Avant même de voir la ville, le narrateur hume son «odeur de piscine»…

J’ai essayé d’être aussi concret que possible en parlant des odeurs mais aussi des lumières. Une envie d’être collé aux choses qui me vient notamment de la lecture assidue de Gustave Roud.

«J’ai été très frappé de constater à quel point on pouvait tisser une relation par le biais d’objets ou de textes avec une personne sans l’avoir jamais rencontrée.»

Bruno Pellegrino, auteur de «Dans la ville provisoire»

Le personnage de la traductrice est-il fondé sur une personne réelle?

Non, c’est la somme de plusieurs rencontres et expériences, notamment l’empreinte durable qu’a laissé sur moi Roud justement. J’ai été très frappé de constater à quel point on pouvait tisser une relation par le biais d’objets ou de textes avec une personne sans l’avoir jamais rencontrée. Comment un absent a pu avoir une influence aussi concrète sur ma vie.

Vous rendez aussi hommage aux traducteurs

J’ai mieux compris leur immense travail en discutant avec Lydia Dimitrow, chargée de la version allemande de mes textes. J’ai compris que, dans une traduction, on lit d’abord la voix de la personne qui a transposé le texte. Cela peut être une richesse. Lorsque j’ai découvert «Comme Atlas» en allemand (ndlr: «Hotel Atlas») j’ai trouvé que c’était mieux que l’original. La traductrice est restée extrêmement fidèle au texte tout en l’améliorant.

Votre roman est très court, un choix?

Encore une fois, cela s’est imposé. Tout ce que j’aurais pu y rajouter me paraissait artificiel. Je ne raconte pas une histoire ébouriffante avec beaucoup de suspense, mais de petites choses qui me tenaient à cœur. Je me suis dit qu’elles ressortiraient mieux dans un récit bref.

Parmi les images fortes, il y a cette robe que le narrateur emporte dans un geste un peu irrationnel…

Elle représente une manière d’incarner cette traductrice, mais aussi, lorsqu’il veut la ramener, ce rapport aux disparus, dans ce qu’il peut avoir d’encombrant, de pesant certains jours.

Quand vous évoquez ces disparus, vous citez encore une fois Roud. Il semble incontournable?

Oui, j’aimerais bien arrêter de parler de lui mais je n’y arrive pas