60 ans d’études de la Chine ont fait de lui un Européen

Jean François BilleterLe sinologue est pédagogue, le pédagogue est philosophe, le philosophe est écrivain et l’écrivain s’engage.

Jean François Billeter: je crée des repères pour d’autres. Telle idée étant posée, elle peut servir de repoussoir ou de point d’appui.

Jean François Billeter: je crée des repères pour d’autres. Telle idée étant posée, elle peut servir de repoussoir ou de point d’appui. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Pour le cerner, on interroge des proches. Le sinologue français Jean Levi compare cet homme «curieux, dans les deux sens du terme, à un moteur à sustentation linéaire qui lévite au-dessus des rails de la pensée convenue grâce aux deux aimants répulsifs qui le constituent: sa tournure d’esprit singulière et l’exigence de rigueur et de clarté, qui stimule cette pensée originale alors qu’en toute logique elle devrait la contrarier».

Son ami, le théologien genevois Henry Mottu, ne se formalise pas de ses «pointes assez vives contre la religion. Il a des idées très arrêtées et n’est pas toujours facile, mais il est impressionnant, alliant sinologie et philosophie. Il écrit dans son dernier essai que c’est la Chine qui a fait de lui un Européen. Son art de la traduction me fascine, un grand passeur, avec une écriture très ramassée, très classique, ça ressemble à Montesquieu, on est pris sous le charme.» Exigeant mais charmant, rigoureux mais surprenant, encyclopédique mais papillonnant… et pourtant son œuvre recèle une puissante cohérence interne. Après sa thèse sur un penseur du XVIe et une somme sur la calligraphie chinoise, une salve d’ouvrages brefs et denses, aux Éditions Allia. Douze à ce jour, de la Chine à l’Europe, des essais philosophiques à une anthologie de Lichtenberg, Allemand du XVIIIe dont Billeter a fait sienne la pensée. Et bien sûr les deux titres qui lui ont valu le prix Dentan 2018, «Une rencontre à Pékin» et «Une autre Aurélia», récits et réflexions inspirées par sa vie avec sa femme, Wen, décédée en 2012. De livre en livre s’édifie une philosophie de l’être et de l’action.

Dans son appartement de Chêne-Bougeries, un Jean François Billeter accueillant et plein d’humour insiste sur l’importance dans sa vie de l’enseignement du chinois, clé de son itinéraire intellectuel.

De sa famille neuchâteloise installée à Bâle – père chimiste chez Ciba et lieutenant-colonel, mère professeure de piano – il a hérité l’amour du français, comme ses deux sœurs cadettes, mais la paroisse réformée francophone était un milieu étroit, avec une conception étriquée de la religion. C’est par ses amis bâlois qu’il s’est ouvert à la culture contemporaine qui, après les Lettres à Genève, le conduira à Paris. Objectif: prendre de la distance. Impossible d’aller plus loin, culturellement parlant, qu’en apprenant le chinois. D’autant plus qu’il obtient bientôt une bourse pour Pékin. Pour la suite, lisez l’attachante «Rencontre à Pékin»: vie quotidienne, parcours d’obstacles pour épouser Wen, Révolution culturelle, départ abrupt.

Une nouvelle grammaire chinoise

Au retour en Suisse, Billeter parle chinois comme un Chinois; il traduira et enseignera. Avec sa femme, qui renonce à la médecine, il met au point une méthode d’enseignement pratiquée pendant trente ans à l’Université de Genève. Il prépare aujourd’hui un essai sur l’art d’enseigner le chinois et une étude sur cette langue qui pourrait aussi intéresser les Chinois, car ils lui appliquent encore les catégories de la grammaire occidentale.

Inlassablement, le professeur privilégia la première année, la phase d’initiation, «parce qu’on peut faire que les étudiants partent du bon pied». Les commencements! Un des grands thèmes de sa réflexion. «L’homme est capable d’inventer des choses inédites: l’Histoire n’est pas toujours faite de causes qui s’enchaînent et continuent à produire leurs effets automatiquement; il y a des commencements, des moments où on accomplit un acte simple et immédiat à partir duquel la partie se poursuit selon des règles nouvelles.»

Cette idée sous-tend notamment son dernier livre, plaidoyer engagé pour la république européenne, fondée sur les régions et non sur les États-nations actuels, que dessine l’Allemande Ulrike Guérot. Une thèse méconnue des francophones; convaincu qu’il faut tout faire pour éviter que l’Europe se désagrège, Billeter se met au travail et publie «Demain l’Europe», avant de revenir à la grammaire chinoise. Pas de rupture: la curiosité, le besoin de comprendre, le désir de tirer les conséquences du savoir guident l’activité du sinologue, pédagogue, essayiste.

Toujours, il part de sa propre expérience. Grâce aux écrits de Tchouang-tseu (IIIe siècle avant notre ère) dont Billeter retraduisit les pages les plus marquantes à ses yeux. «J’ai découvert qu’il parlait d’expériences que j’avais aussi, et que je pouvais mieux traduire parce que je savais de quoi il parlait. Du même coup, ça a attiré mon attention sur ces expériences; une partie de mes travaux viennent de là, qui ne sont plus sinologiques mais envisagent l’expérience de manière philosophique.» Fondant sa méthode sur ce qu’il observe, éprouve et peut déduire, il propose une solution à la vieille question de l’âme et du corps (nous sommes tout entiers faits «d’activité») et ancre dans son expérience du deuil une réflexion sur l’émotion comme activité neutre en elle-même.

Repères et repoussoir

Précision de l’expression et musique de la langue au service d’idées nouvelles, ses phrases claires documentent un travail philosophique en train de se faire et stimulent le lecteur par l’alliage des constatations inattendues et de la rigueur du raisonnement. Les académiques se récrient, faute de pouvoir le rattacher à une catégorie répertoriée? Peu lui en chaut. Il est sûr de ce qu’il avance: il l’a si mûrement réfléchi… précisément pour éliminer les doutes qui le taraudent en permanence. Cela dit, il est prêt à discuter. «Je crée des repères pour d’autres. Telle idée étant posée, elle peut servir de repoussoir ou de point d’appui.»

Jean François Billeter cite volontiers Lichtenberg, le penseur intrépide du XVIIIe siècle, grand pourvoyeur d’idées nouvelles. «Il a un grand sens de l’observation et ensuite un bonheur de l’expression que je trouve merveilleux.» Comme qui?

Créé: 18.06.2019, 09h23

Bio Express

1939
Naissance à Bâle le 7 juin.
1963
Départ pour Pékin.
1966
Mariage et retour en Suisse.
1968
Étudie à Kyoto.
1969
Naissance de Térence, aujourd’hui diplomate.
1970-1978
Enseigne à l’Université de Zurich.
1971
Enseigne à l’Université de Genève.
1976
Thèse de doctorat.
1987
Fonde
la chaire d’études chinoises à Genève.
1989
«L’art chinois de l’écriture» (Éd. Skira)
1999
Quitte l’université pour se consacrer à ses travaux.
2000
Donne une série de leçons au Collège de France.
2010
«Chine trois fois muette», premier petit volume chez Allia.
2012
Décès de sa femme.
2013
Prix de la Fondation Leenaards.
2018
«Rencontre à Pékin» et «Une autre Aurélia», prix Michel-Dentan.
2019
«Demain l’Europe».

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