Au pied du phare d’Hornby, Diane veille de jour sur l’actualité de nuit

Par monde et par Vaud (39/41)Par passion de l’information, la jeune agencière Diane Zinsel a tout quitté pour couvrir, depuis l’autre bout du globe, les «news» qui défilent pendant que la Suisse dort.

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Quand Diane Zinsel part au travail, elle traverse d’un pas léger les élégants quartiers d’Ultimo et de Broadway encore endormis. Il est 6 heures à Sydney. Il fait frais. Le fond de l’air amène déjà une sorte de tiède humidité du Pacifique. Elle s’emmitoufle dans son éternel châle (l’hiver austral ne pardonne rien), cambe parfois sans y penser les noueuses racines d’eucalyptus qui malmènent les dalles de ciment des étroits trottoirs de Red­fern, et s’en va tanguer dans le tram numéro 1 où les premiers rayons du soleil, ceux qui vont bientôt sculpter les moindres contours de chaque building ou maison coloniale du centre, percent les fenêtres du train de banlieue.

Quand Diane arrive au travail, ses collègues terminent le leur à Länggassstrasse et lui laissent la liste des papiers à rédiger. Il est 23h à Berne. Il y a encore les derniers kilomètres de bouchons au Gothard ou un rebondissement dans l’affaire Broulis: «J’ai mieux suivi que mes amis en Suisse», sourit-elle avec son accent du Chablais. Il lui faudra couvrir le bilan de Dieu sait quel attentat. Des jeunes sortis d’une grotte en Thaïlande. Un incendie dans le Gros-de-Vaud. L’actualité ne dort jamais.

Cette dynamique native de Lausanne fait partie de la poignée de journalistes délocalisés il y a quelques années, au propre comme au figuré, à l’autre bout du monde – c’est moins cher et plus efficace – pour assurer le service de nuit de l’ATS. L’Agence télégraphique suisse, ce sont ces dépêches, anonymes, sobres et efficaces, auxquelles la plupart des radios, télévisions, sites et journaux de chez nous sont abonnés et qu’elles recyclent sous toutes les formes. «La nuit, enfin le jour, ici, on fait la même chose. J’essaie d’envoyer les dépêches avant l’heure pleine, pour les radios. Seuls les dossiers que je traite pour la rubrique internationale ont changé: c’est captivant de voir ce qui se passe dans le reste du monde quand la Suisse dort. On prépare des informations fraîches pour quand elle se réveille. Ça nous donne un petit côté veilleur de nuit.»


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Le syndrome de l’expat? Connaît pas. «Je peux passer une journée sur un dimanche de votation et quelques infos internationales profilées pour la Suisse. Quand je finis, je passe le desk aux collègues à Berne. Alors oui. C’est parfois un peu le choc en sortant. Et puis, on voit le soleil et on se rend compte qu’on est à Sydney et qu’il est 15 heures.» Tricky. Ardu, comme disent les Australiens.

Le Léman de Watsons

Sydney, cette drôle de ville où le plus vieil édifice a à peine deux siècles, Diane la préfère depuis Watsons Bay où la côte se découpe en falaises tournant au rouge le soir, à l’ombre d’un phare de 1858. «On est loin de la maison. Bien sûr que ça me manque. Mais pour décompresser après le boulot, c’est pas mal, ici. Ça vaut au moins le bord du Léman.» Elle est arrivée en Nouvelle-Galles du Sud en 2016. Après des études à Lausanne et un début de carrière au journal des étudiants de l’UNIL, puis à «24 heures» et enfin à l’ATS. D’abord à Berne, où on lui a glissé à l’oreille qu’il y avait un poste, puis à Sydney. «C’était pas facile de tout laisser. Les amis, la famille. De devoir mettre sa vie dans une valise et de tout recommencer. Mais, avec mon ami, on s’est dit que c’était le bon moment pour une expérience à l’étranger. Depuis ici, on a une autre lecture de ce qui se passe chez nous.» Elle s’assied sur la roche à côté du sémaphore rouge et blanc, alors qu’un hélicoptère scrute la côte. Là, elle perd son ton jovial. «Faites attention à ne pas tomber. Si la chute ne vous tue pas, les requins s’en chargeront.»

«Tout vérifier c’est important pour moi. Que les gens puissent remonter à la source.»

Son bureau, un banal open space à moquette à Rider Boulevard, sorti tout droit des années 90, héberge dans un silence seulement rompu par les claviers une armada de journalistes arrivés avec les années. «Là il y a l’agence belge, ici les Allemands. Au fond, le bloc des Scandinaves. On communique via un groupe Facebook, pendant les heures de bureau pour partager des infos, en dehors pour s’organiser des sorties. On se marre bien. Là c’est nous, avec le petit fanion suisse.»

Ces deux écrans d’ordinateurs ont vécu le Brexit («on ne s’y attendait pas du tout, c’était l’horreur quand j’ai compris ce qui se passait») ou encore une longue liste de faits divers. «L’autre jour, enfin l’autre nuit, j’ai dû téléphoner à la police vaudoise pour vérifier une information. Ils n’ont pas compris tout de suite, avec l’heure et le numéro de l’appel.»

La grève dans l’«open space»

C’est dans ces bureaux que Diane a installé un piquet syndical quand la rédaction de l’ATS s’est mise en grève contre sa restructuration. La crise des médias suisses n’épargne pas Sydney.

Dans ce pays, les corneilles ont les yeux rouges. Les cacatoès vous jugent des arbres et les ibis à cou noir guettent les poubelles. Les yeux de Diane, vifs et profonds, ne loupent rien. Avec sa méticulosité d’agencière («Tout vérifier c’est important pour moi. Que les gens puissent remonter à la source. Mais je ne fais pas ça pour tout. J’arrive encore à cuisiner sans relire trois fois des recettes de rösti»), elle alimente régulièrement son blog d’expat. Un journal de bord, comme quand sa mère l’emmenait gamine en Italie et son père en Allemagne, mais qui décortique cette fois cette société australienne «contradictoire».

Dans ce continent où tout le monde se cause sur la plage ou dans les bistrots, Diane enchaîne plus volontiers ses blagues faciles sur sa boulimie de bouquins ou ses innombrables randonnées dans le bush que des mots sur sa vie à elle. «Disons que depuis ici je compare beaucoup la Suisse aux autres pays. On a une lecture plus complète. Les bons jours, je me dis qu’on a un cadre de vie superbe. Les autres jours, quand je dois écrire une dépêche sur un énième scandale financier, je pense qu’on a encore un long chemin à parcourir.» Même près du phare de Hornby, jetant de temps à autre un regard sur les roches érodées et sur ces vieilles fortifications bientôt éclairées seulement par la Croix du Sud, l’agencière reste factuelle. Les faits, rien que les faits. Dans ces paysages à couper le souffle, c’est sans doute ça le plus impressionnant.

Pour revivre notre reportage à Sydney, c'est par ici (à dérouler) :

(24 heures)

Créé: 23.08.2018, 08h58

Trajectoire

1988 Naissance à Lausanne, le 16 septembre. Deuxième fille de deux anciens étudiants de l’École hôtelière. Enfance à Vouvry.

1995 Premier article sur la Bambouseraie en Cévennes, lors de vacances à Nîmes.

2008 Début d’études de sciences politiques et de littérature française à l’Université de Lausanne.

2010 Corédactrice en chef du journal des étudiants de l’UNIL, «L’auditoire».

2011 Premières piges à «24 heures».

2012 Erasmus à l’Université de Leipzig (D).

2014 Stage au sein de l’ATS à Berne.

2016 Décroche son RP de journaliste et s’envole avec son ami pour l’Australie. Ouverture de son blog: lookrightacariscoming.com

Janvier 2016 Se met en grève avec ses collègues de l’ATS, dans son open space de Sydney: «On avait des pancartes, sourit-elle. Pour moi, l’agence c’est une école. Une rigueur journalistique. Pour l’heure, la direction tâtonne et on ne sait pas trop comment la suite s’articulera.»

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