De père en fils pour écrire une page de l’histoire jurassienne

A 28 ans, Valentin Zuber, fils de l’ancien maire séparatiste Maxime Zuber, s’est engagé comme porte-parole de Moutier ville jurassienne.

Image: Jean-Paul Guinnard

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Ce portrait, il ne le lira pas. Pas le temps. Depuis des mois, Valentin Zuber ne s’appartient plus. Il appartient à la cause, il appartient à Moutier, sa ville, qui décidera de son destin le 18 juin prochain. Une votation pour laquelle le porte-parole des séparatistes se donne à 200%. «C’est un moment de l’histoire auquel je veux participer. On est peut-être en train d’écrire la fin d’un chapitre ouvert en 1815, lorsque le Jura a été rattaché au canton de Berne, sans que personne ne comprenne ni comment ni pourquoi.»

Le décor est planté. La Question jurassienne, c’est un peu l’alpha et l’oméga de Valentin Zuber. Pouvait-il en être autrement pour le fils de Maxime Zuber, maire séparatiste de Moutier durant plus de vingt ans? Pas vraiment. Né dix ans après la création du canton du Jura, le jeune homme appartient à la génération des enfants de ceux qui ont lutté, et qui s’engagent aujourd’hui. «Mon cas n’est pas unique, insiste-t-il. Tous les enfants de Moutier ont repris le flambeau. Mais c’est vrai qu’avec mon père, c’était difficile de passer à côté!»

«Ma sœur et moi, on ne pouvait pas aller à l’école tout seuls. Il y avait des téléphones anonymes qui menaçaient de s’en prendre à nous. Les lettres d’insulte, les menaces, les balles de fusil dans la boîte aux lettres, les pneus crevés, la maison taguée. Ce sont des souvenirs très marquants»

Dans une famille ultrapolitisée, Valentin Zuber a été biberonné aux grands récits romantiques de l’indépendance jurassienne. Il est de tous les rassemblements, de toutes les fêtes. Mais son enfance est marquée par les violences qui suivent les plébiscites. «Ma sœur et moi, on ne pouvait pas aller à l’école tout seuls. Il y avait des téléphones anonymes qui menaçaient de s’en prendre à nous. Les lettres d’insulte, les menaces, les balles de fusil dans la boîte aux lettres, les pneus crevés, la maison taguée. Ce sont des souvenirs très marquants.»

Racines doubles

Plus encore que son père, c’est sa mère, fille d’immigrés italiens, qui lui transmet les valeurs qui seront le moteur de son engagement. «Avant même de rencontrer mon père, elle avait pris fait et cause pour le Jura, car elle avait vu qu’il y avait dans ce canton une ouverture naturelle à l’égard des étrangers, alors que dans le Jura bernois, elle était stigmatisée.»

De ses doubles origines jurassiennes et italiennes, il tire un tempérament bouillonnant, passionné. Très volubile, il n’est jamais brouillon. Et donne à son discours une dimension presque philosophique. «Je pense très sincèrement que collectivement, la ville de Moutier s’épanouirait mieux dans le canton du Jura. Ce n’est pas moi qui dois m’installer dans le Jura, c’est la frontière qui doit se déplacer. Je sais que c’est difficile de comprendre ce que cela représente de vivre dans un canton qui n’est pas le bon. Le canton, c’est un échelon symbolique, celui de la nation. Demandez à un Fribourgeois de devenir Vaudois!»

Aller… et retour

Avant d’être rattrapé par son destin, Valentin Zuber a vécu le parcours du parfait représentant de la génération Erasmus. Il étudie à Neuchâtel, passe son master à Lugano, se forme ensuite à l’IDHEAP à Lausanne. Puis ce sera six mois au Québec. Là, il fréquente les cercles souverainistes et prend conscience de ses racines. Rien n’y fait, son goût pour les voyages et la rencontre le ramène toujours au même point: la cause indépendantiste, qu’elle soit irlandaise, écossaise ou catalane. «On parle la même langue. C’est pour ça que l’expérience jurassienne intéresse les indépendantistes du monde entier. Notre combat n’a rien de folklorique. Au contraire, nous avons mis en place un processus pour régler démocratiquement un conflit qui a été violent. Nous pouvons en être fiers!»

En 2013, c’est le déclic. Lors d’un vote consultatif, Moutier dit oui à 55% à un possible rattachement au Jura. Valentin Zuber revient au pays. Il s’inscrit au Parti socialiste, et est élu au Législatif de la cité prévôtoise. Et tout s’enchaîne. Lorsque son père se retire de la vie politique, il devient le porte-voix du mouvement séparatiste, nommé pour fédérer les jeunes et renouveler le discours. «On m’a demandé d’y aller. C’est une cause commune et je ne cherche aucune gloire personnelle.»

La notoriété n’est d’ailleurs pas toujours facile à porter. A la fin de l’an dernier, il hésite à tout abandonner, terrassé par la violence d’un tout-ménage contre lui. «J’ai quitté Moutier pendant une semaine, je ne voulais plus y remettre les pieds. C’était une réaction exagérée, mais je n’étais pas prêt à affronter ces critiques.»

Le 18 juin… et après?

Après des mois de campagne harassante, le 18 juin sonnera la délivrance. «C’est comme un examen final. Si vous ratez, vous êtes viré de l’école. Ce sera lourd à assumer pour les deux camps. Mais quoi qu’il arrive, on doit continuer à pouvoir vivre ensemble, c’est ce que je dirais le 18 juin, quel que soit le résultat», analyse Valentin Zuber. Et après, n’a-t-il pas peur que la réalité soit moins belle que l’aventure fantasmée de la campagne? «Il y aura un contrecoup, c’est sûr. Mais l’énergie folle de Moutier va pouvoir faire bouger les choses. Ce ne sera pas le paradis, mais on aura du poids!» Le jeune homme espère d’ailleurs que l’arrivée de Moutier réveillera les ambitions d’un canton du Jura aujourd’hui bien assagi.

Antiséparatiste? Jamais

Et son destin personnel? Il passera sans doute par la politique. Un jour, mais pas tout de suite. Aujourd’hui, Valentin Zuber veut poursuivre sa tâche de délégué culturel pour le canton du Jura. Et dans dix ans? Embourgeoisé comme politicien local, engagé sur le terrain quelque part dans le monde. Il veut laisser ouvert le champ des possibles. «Je ne suis pas marié avec Moutier», fait-il observer dans un sourire.

A voir… Aurait-il pu s’imaginer antiséparatiste? «Non, ce n’est pas possible. Je vis à Berne les week-ends. J’adore cette ville. J’adore parler suisse allemand. Les Bernois sont très ouverts. Mais ce n’est pas ma culture. A Moutier, on rue dans les brancards, on gueule quand ça ne va pas, on veut que les choses changent. C’est une façon très jurassienne de voir les choses. Elle est ancrée profondément dans nos gènes. Et si c’est oui, le 18 juin, j’aurais l’impression d’être enfin revenu à la maison!» (24 heures)

Créé: 06.06.2017, 14h26

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