Des airs de liberté derrière les rigueurs du protocole

PortraitMaître des cérémonies de Lausanne tout juste retraité, Christian Zutter aime les grands esprits.

«Un député m’a parlé des «pèdzes». Je ne savais pas ce que cela voulait dire et j’ai vite compris que je devais m’y mettre»

«Un député m’a parlé des «pèdzes». Je ne savais pas ce que cela voulait dire et j’ai vite compris que je devais m’y mettre» Image: PATRICK MARTIN

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Dans leur appartement lausannois, Christian Zutter et sa femme, Stéphanie, sont entourés de souvenirs et de littérature. Petit café en main, celui qui fut, jusqu’au 31 janvier, le patron du protocole de la Ville de Lausanne nous raconte sa jeunesse époustouflante. Assurément, le maître des cérémonies a embrassé une vie balayant bien au-delà des frontières de la commune.

Engagé par Yvette Jaggi en 1995 alors qu’il débarquait de Genève, Christian Zutter, 37 ans alors, avait déjà roulé sa bosse durant plus de dix ans au CICR. Voix douce, regard franc, il se rappelle l’époque de ses 26 ans où il part pour Bagdad en plein conflit Iran-Irak, le jour de son anniversaire. «Il y avait des milliers de prisonniers de guerre. Des Kurdes, des réfugiés, des civils déplacés.» La délégation ne chôme pas. Il se retrouve à superviser l’assistance humanitaire.

L’année suivante, il part en Ouganda: «Une des missions les plus difficiles, se souvient-il. C’était du sang et des larmes...» Deux coups d’État auront lieu durant son mandat. Dans la jungle, il rencontre Yoweri Museveni, «un homme charmant», qui deviendra et restera président. Retour au desk, à Genève, où il négocie les accès aux prisonniers avec les ambassades, des dialogues compliqués dont il apprend à sortir vainqueur le plus souvent possible.

Puis ce sera le Salvador où il devient chef de mission adjoint. Dans les montagnes, il rencontre les guérilleros, des intellectuels de bonne famille opposés au régime d'extrême droite. Il y aura aussi le Nicaragua, le Costa Rica, le Honduras, le Panama. Une jeunesse pleine de souffle.

L’épris de liberté aime aussi voler. Au Costa Rica, il passera l’un des ses trois brevets. Ces échappées aériennes lui permettent de constater d’un autre point de vue encore les dégâts de la guerre. À 20 ans, Christian Zutter aurait voulu devenir pilote à l’armée, mais le responsable du recrutement lui a dit qu’il cherchait «des tueurs».

Pas le genre de la maison. Car l’homme semble plutôt s’intéresser à l’humain. Diplômé de la Faculté de psychologie à Genève, il côtoie Piaget, en épistémologie génétique, et passe son master sur les multiples formes de la dépression. Cependant, il ne cherchera pas à devenir psychologue en cabinet, «enfermé» à voir défiler des patients.

Le bénéfice diplomatique

Dès 1995, à Lausanne, Christian Zutter va déployer son sens de la psychologie dans le domaine des relations publiques. Yvette Jaggi est alors la première syndique femme du canton. Progressiste et intellectuelle, elle voit le bénéfice d’engager pour le protocole un candidat aux horizons larges: «Cela lui convenait bien d’avoir une personne en provenance du monde diplomatique», résume Christian Zutter.

Genevois, il se rend compte rapidement qu’il va falloir se fondre dans le moule. «Dès l’une des premières réceptions, un député m’a parlé des «pèdzes», sourit-il. Je ne savais pas ce que cela voulait dire et j’ai vite compris que je devais m’y mettre.» Comme chef du protocole, il s’est fait un honneur de ne jamais révéler ses opinions politiques. Il fallait, en quelque sorte, se mettre à la page, mais garder ses distances: «Cela m’a permis de tenir.»

Christian Zutter a «vécu» avec six équipes municipales. Il a connu quatre syndics, Yvette Jaggi, Jean-Jacques Schilt, Daniel Brélaz et Grégoire Junod. Son plus long parcours fut celui accompli avec Daniel Brélaz: «C’est un personnage brillant, mais pas toujours facile à gérer.» Le «Roi-Soleil» peut être parfois expéditif.

L’ancien chef du protocole n’en conçoit pas moins une admiration pour le grand esprit, capable de faire un discours au débotté sur n’importe quel sujet. Il se souvient que lors de certaines rencontres internationales, des hôtes ont pu être décontenancés par les allures décontractées de Daniel Brélaz: «Mais dès qu’il prenait la parole, les gens étaient ébahis.»

Au fil des ans, Christian Zutter a façonné son poste. Des gros bastringues, il en a connu. L'inauguration du M2 a représenté un an et demi de travail. Et à chaque fois, il a fallu faire tour à tour accepter les règles et les assouplir: «Le protocole, c’est beaucoup de rigueur, mais aussi beaucoup de souplesse.»

Lors de la 106e session du CIO, le président argentin Carlos Menem a laissé sa fille s’asseoir à la table ronde à côté de lui alors que la place était réservée à un dignitaire sud-africain. «J’ai demandé à la jeune fille de se déplacer, mais le père a insisté pour qu’elle reste. J’ai heureusement pu parler à Nelson Mandela qui a discrètement tout arrangé pour que son collègue s’attable avec la délégation sud-africaine.» Ces grands raouts demandent énormément d’entregent, mais aussi d’autorité. Lors de la visite de François Hollande, en 2015, Christian Zutter a eu fort à faire avec le protocole de l’Élysée: «J’ai dû m’imposer comme patron du lieu.»

Le syndic Grégoire Junod salue un homme «généreux et compétent» qui a toujours travaillé «avec pas mal de charme et de souplesse»: «Il donne toujours l’impression d’avoir le temps!» Avec le départ de Christian Zutter, c’est un certain style qui s’en va.

De son père jurassien-bernois, il a reçu le goût du large: «Il s’est enfui pour partir à Genève et voyager avant de travailler dans l’import-export.» L’aventure de Christian Zutter continuera à Lausanne où il a cultivé un superbe réseau. Mais aussi, ce sera le temps de repartir à pied, depuis chez lui jusqu’à son chalet d’Albeuve, hérité de sa famille. L’occasion de nouvelles rencontres, encore.

Créé: 21.02.2020, 09h14

Bio

1958 Naissance à Genève le 8 janvier. Il passe son enfance à Vernier.

1983 Diplôme à la FPSE de Genève.

1984 Départ le 8 janvier pour l’Irak.

1986 Rencontre avec Stéphanie dans le cadre du CICR, en Ouganda.

1987 Brevet de pilote au Salvador.

1988 Mariage, voyage de noces à Madrid, puis démarrage des missions au CICR en couple.

1995 Arrivée en mars à Lausanne comme chef du protocole.

2011 Nomination à la tête du secrétariat municipal.

2013 Reprise du service du protocole et des relations extérieures.

2015 La Ville de Lausanne reçoit François Hollande.

2020 Retraite le 31 janvier.

Prochain projet: une grande marche à travers le pays avec Stéphanie.

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