En dansant, l’ex-architecte construit avec les autres

PortraitClaire Dessimoz partage la parole en la chorégraphiant et aspire à faire émerger une agora en mouvement.

Claire Dessimoz a grandi à Yverdon.

Claire Dessimoz a grandi à Yverdon. Image: Odile Meylan

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Claire comme son prénom, la chorégraphe lausannoise vise la lumière et la transparence. Outre sa détermination à aller au fond des choses, l’authenticité est aux fondements de ce qui la constitue. Au centre de ses actions: l’intensité. Qu’elle capte votre regard lorsqu’elle vous parle ou qu’elle danse dans un solo singulier, sa pensée traduite en mots ou en gestes vous pénètre en laissant en mémoire une trace durable.

Démocratie, autorité et justice

Dans sa création «Invitation» à découvrir le jour de la Saint-Valentin à Yverdon, la ville où elle a grandi, elle convoque l’amour des autres sous couvert de débat. Sur scène, quatre interprètes entre 11 et 75 ans, munis d’une oreillette, restituent une collection de paroles enregistrées qui abordent la démocratie, l’autorité et la justice. La chorégraphe s’adresse aux personnes qui, comme elle l’écrit, sont «ceux que je ne suis plus amenée à côtoyer, ceux qui ont des idées différentes des miennes». Elle les convie «à se parler, à imaginer quelles pourraient être les nouvelles actions à entreprendre. À concevoir une éthique commune.»

Pour Georges Grbic, directeur du Théâtre Benno Besson, elle invente une nouvelle forme d’échange entre les êtres humains. «L’expérience montre comment les débats de pensées dérèglent ou rendent le corps absent. Il y a une tension permanente entre la volonté d’expression du corps et la contrainte de la répétition verbale, tension qui génère une présence sidérante sur le plateau.»

C’est quelqu’un de subtil. Qui n’a pas peur des silences gênants, des regards, ni de ne pas être appréciée

D’autres programmateurs ont repéré l’originalité de son propos. «J’ai été impressionné par ses premiers essais et son premier solo, «Du bist was du Holst», dit Patrick de Rahm qui l’accueille en résidence à l’Arsenic. J’aime son profil transdisciplinaire et le travail qu’elle entreprend avec des plasticiens. Elle a une grande indépendance d’esprit, un côté assez punk dans le fait qu’elle refuse le sens du courant et qu’elle met en évidence une urgence personnelle sans peur de déplaire.»

Formée en architecture, Claire Dessimoz milite pour un vivre-ensemble où chacun aurait la place de s’exprimer, de proposer, de faire. Pour cela, il faut transformer les espaces. Les partager. Trouver la bonne forme pour ce que l’on a envie de dire. Inviter à participer. Rassembler. Comme elle l’a notamment concrétisé fin 2018 avec le projet d’une plateforme participative ouverte aux échanges de compétences et de connaissances. Maëlle Gross, vidéaste et plasticienne lausannoise qui vient de la même région et qui a collaboré avec elle, relève ses qualités humanistes. «Sans en faire un mythe ou une absoluité, Claire a toujours montré une empathie pour ces proches. Une empathie bien à elle. C’est quelqu’un de subtil. Qui n’a pas peur des silences gênants, des regards, ni de ne pas être appréciée. Ce n’est pas une pleaser. Elle a une force enracinée.»

Un esprit mathématique

Chorégraphe, mais aussi danseuse, Claire Dessimoz a travaillé avec plusieurs créatrices romandes qui apprécient notamment les compétences issues de sa formation d’architecte. «Claire est d’une grande perspicacité, avec une profonde sensibilité pour la composition de l’espace. Son esprit mathématique contribue à épurer la forme. C’est une qualité rare et remarquable», observe la chorégraphe veveysanne Jasmine Morand.

Oui, l’ancienne architecte souhaite vivement faire tomber les murs entre les mondes. Et pourtant tout la destinait à en édifier beaucoup, avec des toits, pour le bien de tous. «Mon père nous disait que son devoir était de nous apprendre à lire, à écrire… et à passer un diplôme de l’EPFL», sourit-elle. Elle a obtenu ce fameux diplôme mais a vite basculé vers un autre territoire, celui de la danse où elle avait déjà planté quelques jalons quand elle pratiquait la GRS (gymnastique rythmique sportive). «J’ai fait de la GRS à un haut niveau. Avec des allers et retours entre Yverdon, Berne, Thoune ou Macolin. J’ai eu mon premier AG à l’âge de 10 ans. C’était très dur, les professeurs aussi l’étaient envers nous, mais cette obligation d’autonomie et d’exigence m’a constituée en tant qu’enfant.»

J’ai fait de la GRS à un haut niveau. C’était très dur, mais cette obligation d’autonomie et d’exigence m’a constituée en tant qu’enfant

Son père, Jean-Daniel Dessimoz, ingénieur en cognitique, ne dément pas. «Claire s’est très tôt passionnée pour la GRS, qu’elle a pratiquée de façon intensive, jusque dans les sélections vaudoises et nationales. Elle y a démontré des aptitudes exceptionnelles en groupe et pour l’entraînement des plus jeunes.» Cette envie de transmission reste bien présente pour la jeune femme. Elle se renseigne régulièrement sur les différentes voies de formation auprès de la HEP (Haute École pédagogique) de Lausanne tant ses compétences sont multidisciplinaires.

En attendant, elle prépare une nouvelle création avec Éléonore Heiniger qui collabore avec elle depuis des années: «Claire un esprit libre, un regard précis et une posture aventurière, affirme cette dernière. J’ai tout de suite remarqué son goût pour l’expérimentation et la tentative d’établir une discussion entre divers médias ou sphères d’expression, que ce soit la danse, l’architecture, l’engagement citoyen, le cinéma. Cette attitude décomplexée, attentive et courageuse, je la retrouve dans sa recherche. Je découvre dans cette pratique du «donner voix» une constance qui m’interpelle et avec laquelle j’aime entrer en échange.»

Alors quoi de plus normal quand Claire Dessimoz affirme, dans une récente interview autour du thème des artistes engagés pour le magazine «CultureEnJeu»: «Il peut aussi être question de ne pas s’engager. De ne pas foncer dans tous les dogmes environnants. D’un anticonformisme alerte, à tout moment, essayer de comprendre chaque point de vue, chaque mécanisme, et apprendre à requestionner, à penser par soi-même, pour soi-même et développer une autonomie de pensée.»

Créé: 12.02.2019, 09h03

Infos pratiques

Au Théâtre Benno Besson,

«Invitation», 14 février.

«Du bist was du Holst», 17 février, 17h.

Bio

1988 Naît le 20 juin à Yverdon.

1997 Commence la gymnastique rythmique. S’entraîne environ 25 heures par semaine.

2001 Est l’une des huit membres de l’équipe de Suisse pour les championnats d’Europe juniors.

2003 Débute le gymnase et une nouvelle ouverture à la culture.

2006 Étudie l’architecture à l’EPFL.

2009 Part vivre à Dresde et y découvre un environnement qui s’attache plus aux personnes qu’à leurs professions.

2011 Étudie la danse contemporaine à Laban, Londres.

2013 Travaille en tant qu’interprète et assistante en chorégraphie. Créations collectives avec Bastien Hippocrate et Éléonore Heiniger.

2016 Fonde sa propre structure et crée «Du bist was du Holst» au Théâtre de l’Usine et à Sévelin 36.

2017 Artiste en résidence à l’Arsenic. Crée «Invitation».

2019 Prépare sa prochaine pièce, «Traverser tout entier», qui aura lieu du 23 au 26 mai à l’Arsenic.

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