Jean-François Démonet n’oubliera jamais ceux qui perdent la mémoire

PortraitÀ la tête du Centre Leenards de la mémoire, le neurologue achève bientôt sa carrière.

Image: Odile Meylan

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La veille de notre entretien, Jean-François Démonet nous annonce que, malade, il doit y renoncer. «Je ne crois pas que ce soit le coronavirus», rassure-t-il, souffrant d’une bronchite qui durera tout de même dix jours. Mais l’épidémie de Covid-19 aura eu raison de la Semaine du cerveau de Lausanne, prévue cette semaine et à laquelle le Centre Leenards de la mémoire du CHUV, qu’il dirige depuis 2011, aurait dû participer.

Rendez-vous l’année prochaine, donc, pour ce qui sera la dernière de Jean-François Démonet. En juin 2021, à 65 ans, le neurologue devra définitivement ranger sa blouse blanche au vestiaire. Une retraite que ce père de trois enfants et grand-père de cinq petits-enfants aborde sereinement, s’agissant d’une étape «totalement administrative» pour lui. Car l’homme se définit comme un «médecin-chercheur». La première fonction dure un temps, certes, pas la seconde, qu’il entend poursuivre d’une manière ou d’une autre. Comme un de ses modèles, la neuropsychologue canadienne Brenda Milner, toujours active à 101 ans!

Le cerveau, cet «objet absolument unique»

«La recherche, on y pense soir et matin, la nuit, à la maison, toute sa vie. C’est l’histoire d’une passion», justifie-t-il. Spécialiste des troubles cognitifs, Jean-François Démonet est fasciné par les mystères du cerveau depuis tout jeune. «C’est un objet absolument unique. Sans que l’on s’en aperçoive, c’est cet organe et lui seulement qui nous relie au monde extérieur», décrit-il avec un enthousiasme retenu. Le sien, de cerveau, est bien rempli, avec des découvertes à la clé, notamment dans le domaine des niveaux sémantiques et phonologiques du langage, mais il n’a certainement pas la grosse tête. À l’image des gens de sa région française d’origine, l’Auvergnat est un modeste.

Sa proche collaboratrice, Andrea Brioschi Guevara, neuropsychologue, abonde: «C’est un chef de service qui a une vision, qui sait dire oui ou non, mais qui sait valoriser, écouter et donner la parole à tous ses collaborateurs, quel que soit leur grade ou profession, des infirmières aux secrétaires.»

L’humilité jusqu’au bureau

L’humilité de Jean-François Démonet se ressent jusque dans son lieu de travail. On a connu des bureaux de chef de service hospitalier plus grandioses. Le sien est étroit, avec presque pour seul décor au mur une petite peinture du château de la Palice, qui domine la ville où il est né, dans l’Allier. Un manque d’espace qui fait que les deux portes d’entrée servent de tableau blanc, avec de longues feuilles remplies de notes et d’équations statistiques.

Que compte-t-il déchiffrer ainsi? «Mon objet d’intérêt sont les relations entre le cerveau et les fonctions cognitives, c’est-à-dire les représentations mentales, la mémoire qu’on en a, comment on les manipule mentalement, comment on y accède, comment le langage fonctionne, à l’oral, à l’écrit, comment il dysfonctionne, quelles sont les lésions qui sont en cause. C’est extraordinaire, et cela valait vraiment que j’y dédie ma vie professionnelle.»

Une longue histoire d'amour avec Toulouse

Une vie professionnelle qui, avant les bords du lac Léman, a ancré le neurologue près de trente ans à Toulouse. «Cela a été une longue histoire d’amour, et un amour, vrai, rencontré», rougit Jean-François Démonet en évoquant Geneviève, son épouse allergologue. C’est elle qui l’a empêché d’ajouter une autre corde à son arc. «J’étais tout autant passionné par mes stages en psychiatrie, mais s’occuper de psychotiques, ça use, et elle me disait «Tu as l’air trop bizarre quand tu reviens», donc elle a mis son veto», rit-il doucement.

Le neurologue se concentrera alors sur ceux dont la mémoire fait défaut ou est sérieusement perturbée. Il voue un intérêt particulier aux traumatisés de l’histoire avec un grand H. «Elle retentit sur l’histoire de chacun, à travers ses propres expériences personnelles, et a un impact sur le devenir du parcours de vie», exprime-t-il. Les plus âgés ont connu des guerres, les plus jeunes, des attentats. Jean-François Démonet préside le conseil scientifique du programme 13-Novembre, une démarche du CNRS et de l'Inserm pour essayer de comprendre du point de vue sociologique et neurologique les séquelles dans les têtes et les corps après les attentats de Paris. «Un honneur», pour lui.

Et une manière de montrer combien il «aime les gens», en particulier les plus vulnérables. D’ailleurs, Jean-François Démonet porte tellement d’attention à ceux dont il prend soin qu’il teste lui-même tous les exercices auxquels il peut avoir à les soumettre. «Je ne fais pas faire à des participants à une recherche clinique des situations expérimentales que je n’ai pas testées sur moi. Je suis beaucoup entré dans des tunnels d’IRM, des enregistrements EEG, des tests cognitifs… Il faut toujours essayer!» explique-t-il.

Le sort peu enviable du futur malade médecin

Quand on ose lui demander s’il craint lui-même un avenir avec une mémoire qui flanche, le futur retraité devient plus grave, mais répond sans broncher. «Ce sera très difficile, je le sais. Beaucoup de choses se feront avec lesquelles je ne serai pas d’accord, probablement. Le sort du futur malade médecin n’est pas enviable.»

Mais il espère au moins que ceux qui s’occuperont de lui auront la même vision de son métier. «La médecine, ce n’est pas que la technique, la biologie, les sciences, c’est une question de relations personnelles», estime le neurologue. «Apprendre la médecine, c’est se faire engueuler par une famille après avoir passé des heures à tenter de réanimer quelqu’un. C’est quelque chose que l’on n’apprend encore pas assez aux jeunes médecins. Il faut savoir être celui qui annonce le malheur, la mort. Si on ne sait pas le faire, il faut tout de suite changer de métier.»

Créé: 20.03.2020, 10h26

Bio

1956
Naissance à Lapalisse (Allier).

1974
Baccalauréat et entrée en médecine à Clermont-Ferrand.

1981
Internat en médecine.

1985
Se forme en neuropsychologie à Montréal.

1987
Doctorat en médecine et spécialisation en neurologie à Toulouse.

1989
Entre comme chargé de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).

1992
Se forme à l’imagerie cérébrale à Londres avec Richard Frackowiak, qui le fera venir plus tard à Lausanne.

1994
Doctorat en neurosciences cognitives et habilitation à diriger les recherches.

1995
Devient directeur de recherche à l’Inserm.

2011
Nommé professeur ordinaire à l’UNIL et chef de service
au CHUV.

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