L’agronome bataille dans la brousse, l’esprit vacciné au «baume tranquille»

Par monde et par Vaud (29/41)Parti lutter il y a dix ans contre la déforestation à Madagascar, le Blonaysan Philippe Dubois fait respirer une communauté de 22'000 âmes désormais dotée d’un hôpital.

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Philippe Dubois n’a qu’un seul ennemi dans ce désert de terre rouge qui repousse l’horizon à perte de vue: le zébu. Dot ou trophée funéraire, banque de proximité des paysans et signe extérieur de richesse, le bovidé omniprésent dans la vie des Malagasys se payerait le luxe d’être contemplatif, beaucoup trop contemplatif. Sachant qu’il y a tant à faire! À donner. À rendre à cette brousse du nord-est de l’île autrefois verdoyante et nourricière. Alors… si le tir de l’ingénieur agronome est ajusté – la plaisanterie à la place des balles pour piquer l’orgueil de ses collaborateurs –, il sert surtout de parabole. Quand le Blonaysan menace de remplacer l’oisif bossu par les laborieuses holstein, il faut comprendre que le travail vaut la peine. Et pour saisir la difficile équation dans laquelle le sexagénaire se débat depuis dix ans, il faut aussi vivre l’épisode de l’ouvrier qui surgit de son bosquet, ou de la sieste (mais c’est un peu la même chose), arguant de son incapacité à trouver son poste de travail du jour! «Qu’est-ce que vous voulez, soupire-t-il, ce ne sont pas les quelques sous de son salaire quotidien qui vont nous perdre.»


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Le lâcher-prise. Beaucoup d’humour. La force d’y croire encore et toujours. La vision d’un avenir économico-écologique pour huit villages et leurs 22'000 habitants comme la crainte que tant d’efforts tournent dans le vide, une fois le destin de l’ONG entre les mains des autochtones. Les extrêmes valsent, et sans doute se jaugent, dans sa tête depuis ce jour de 2008 où, pris d’un besoin pressant, l’ingénieur devenu chef de sa propre entreprise de conseil fait arrêter la jeep. «Je rentrais sur la capitale après une prospection pour Nestlé dans les plantations de criolo, le must des cacaos. Le hasard m’a offert ce paysage. J’ai eu l’impression d’être à Blonay, balcon sur le Léman.» Deux années passeront avant que l’intention de «faire quelque chose pour cette nature» commence à prendre forme et avant qu’EcoFormation, créée avec un ami ingénieur, ne trouve ses premiers financements. Dans l’intervalle? Le coup d’État qui aura raison du pouvoir du président Marc Ravalomanana comme des projets allant de l’élevage de bovins à l’usine de yogourts ficelés par les deux hommes. «Mais ce n’est pas la déception qui a fait EcoFormation, absolument pas.»

«Je vivais très bien et, en quelques jours, je suis devenu un légume. Autant dire que j’ai pris un grand coup sur la gueule.»

Retour à la terre

D’autant que Philippe Dubois n’en était pas à la première du genre! Le souvenir de l’année de ses 50 ans reste vif. Il rêvait de les fêter avec son épouse et ses trois enfants à bord d’un voilier pour un tour du monde, c’est à l’hôpital qu’il les passera, surpris par une redoutable infection. «Je vivais très bien et, en quelques jours, je suis devenu un légume. Autant dire que j’ai pris un grand coup sur la gueule, mais c’est aussi grâce à cette dépendance au tuyau qui me faisait vivre que je suis revenu à d’autres priorités, à ces valeurs de la terre pour lesquelles j’avais fait des études d’agronomie.» La voix est claire, la page tournée pour vivre – grâce au soutien et à la compréhension des siens – une existence alternant la recherche de fonds en Suisse et le coaching d’une jeune équipe dans une ambiance de colo. Le réveil avec le soleil. Des douches collectives. Tous les repas en commun, avec un petit confort quand même pour le boss, sa machine à café. En plus de cette perspective imprenable sur la brousse depuis son balcon-bureau.


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Sous ses yeux, le poulailler et les canards destinés à l’origine à la production de foie gras, mais relevés de ce destin «trop horrible». Sur sa droite, les expériences d’aquaculture avec les bassins de tilapias. Sur sa gauche, les panneaux solaires et l’objet de toutes les attentions du moment, l’hôpital financé par la commune de Montreux et pour lequel l’impatient qui sait si bien le cacher, s’énerve au téléphone. Après l’impossible malfaçon des portes ne permettant pas le passage des lits, cette fois ce sont les couches supplémentaires qui sont bloquées au port, mais… on ne la lui fait pas! Solidement appuyé sur ses galons de l’armée suisse, l’officier n’entend pas le langage de la corruption, même lorsqu’un prestataire de services tentait, il y a quelques années, de l’impressionner, le faisant arrêter à sa sortie d’avion et jeter en prison. Si le temps semble s’écouler lentement, même presque nonchalamment, l’urgence est souvent au rendez-vous. Dans les décisions à prendre, comme dans les quatre murs de la salle d’opération où Sœur Marie-Claire et le chirurgien Dieudonné viennent de sauver un chef de village, sauvagement attaqué à la hache. La nuit a été longue pour eux, on ne les reverra pas non plus de la journée. Ni de la suivante.

«Ici, on est vacciné au baume tranquille.»

Et maintenant la spiruline

Les pépinières, première raison d’être d’EcoFormation, s’épanouissent un peu plus bas. Et plus loin encore on cherche dans cette immensité rouge mais on peine: les signes extérieurs du reboisement se discernent encore difficilement. Le calendrier de la nature n’étant pas celui de l’homme pressé, l’ampleur de la tâche pourrait-elle décourager? Pas Philippe Dubois. «Ici, on est vacciné au baume tranquille.» L’antidote permet de ne pas épuiser ses réserves de patience alors qu’il faut répéter qu’un couvercle sur le puits, ce serait bien. Ou quand il faut expliquer sans ciller que, si la tronçonneuse est en panne, on la répare ou alors on se sert de la hache pour tailler les premières repousses, il en va de la dynamique de cette forêt croissante et des rentrées financières pour le centre grâce à la vente du bois. La potion aide encore à ne pas exploser lorsque les véhicules rentrent au garage, des équipements en moins. Et elle sert aussi, bien sûr, à apprécier les victoires, même minimes.

«Le but n’est pas de sauver le monde, j’en suis bien conscient. Avec ces 6000 hectares en cours de reboisement, ce sont 250 familles qui peuvent manger. C’est un vrai projet d’agroforesterie que nous montons», assure-t-il. Fier. Mais l’esprit également accaparé par un autre chantier: une ferme de spiruline sortant de terre à trois heures de là, dans ce Madagascar sachant aussi être idyllique. Le principe croisant formation et production suivra les mêmes règles que dans la brousse. Quant à la récolte, 60% de l’algue miracle serviront à lutte contre la malnutrition et l’exportation du reste profitera à l’exploitation du site, par le biais de la vente. Et dire qu’à sa genèse ce job sur l’île rouge ne devait lui prendre que 20% de son temps…

Créé: 11.08.2018, 09h06

Galerie photo

Par monde et par Vaud (29/41) Philippe Dubois, Bekoratsaka

Par monde et par Vaud (29/41) Philippe Dubois, Bekoratsaka Philippe Dubois s'occupe de reboisement dans le nord-ouest de Madagascar. Il a créé le centre EcoFormation qui s'engage à restaurer l'ex-forêt primaire de l'île et rétablir durablement un écosystème unique et en péril.

Trajectoire

1955 Naît le 14 février à La Chaux-de-Fonds.

1978 Termine ses études d’ingénieur agronome ETH à Zurich et débute chez Philip Morris, chargé de mettre en place les procédures de formation et d’amélioration pour les cultures de tabac en Grèce, en Turquie et au Zimbabwe.

1980 Obtient un MBA aux États-Unis.

1987 Établi à Blonay, il épouse Muriel. Ensemble, ils auront trois enfants, Fanny, Julie et Charles.

1995 Crée Coperman, société de conseil orientée dans l’agroalimentaire. Ses clients sont Nestlé, Nespresso, Eden Spring, DuPont de Nemours, Pioneer.

2005 Devient consultant indépendant dans le domaine de l’eau, du café et du cacao, et décroche des mandats au Rwanda, en Ouganda et à Madagascar. Cette même année, une médiastinite, infection rarissime, le terrasse en quelques jours. Il mettra de longs mois avant de se relever.

2010 Crée EcoFormation, avec son siège à La Tour-de-Peilz, deux ans après avoir découvert Bekoratsaka, dans le nord-est de Madagascar. Il alterne, depuis, de longs séjours sur place et en Suisse.

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