L’apprentie forgeronne fait chanter le métal de la Fête

PortraitDans la forge de Philippe Naegele, à Chexbres, Bertille Laguet cisèle les six couronnes des futurs rois de la Fête des Vignerons

Image: CHANTAL DERVEY

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Dans l’imagerie populaire, lorsqu’on évoque la forge, cela fait jaillir un univers sombre, souterrain, froid, teinté de quelques flammes fantomatiques. Les mines de la Moria, où les nains du «Seigneur des Anneaux» forgent leurs cottes de mailles, sont représentatives de ce que nous nous attendions à trouver en débarquant à Chexbres. La forge de Philippe Naegele nous fait réviser nos classiques. Certes, il y flotte une légère odeur de charbon et, malgré le feu allumé en notre honneur, il ne fait pas chaud. Mais nous sommes loin des mines humides de Tolkien ou de la modeste écurie des albums de «Lanfeust» de notre enfance. La forge, en vérité, est une caverne d’Ali Baba.

Bertille Laguet, apprentie forgeronne, finit définitivement de battre en brèche nos a priori, et pas uniquement parce qu’elle n’a rien du nain trapu de nos fantasmes. Elle parle affectueusement du métal. Elle le trouve doux. Il y a pour elle quelque chose d’organique et d’harmonieux dans le travail de la forge. Rien ne se crée sans bienveillance, sans cohérence, sans éthique et sans amour. En s’emparant d’une pince qui pourrait être celle d’un géant, elle raconte: «C’est étonnant, le rapport à la matière. Il y a quelque chose de très affectif!» En l’écoutant, on n’a aucune peine à croire qu’il y a, entre le métal et elle, une relation forte et un peu magique. L’heroic fantasy n’est décidément jamais très loin.

Il en va ainsi de la rencontre de la jeune femme avec la forge de Philippe. Une vraie quête médiévale. Dans le récit de cet apprentissage mutuel, on peine à différencier mythe, réalité et histoire, tant Bertille se le rappelle avec détail, mais d’un ton qui laisse facilement imaginer l’aventure. Car on ne découvre pas n’importe comment l’univers du feu et du métal, on y est initié-e. Par la musique du lieu, d’abord. «Quand on rentre dans la forge et qu’il y a le feu, le son de l’enclume, c’est hyperbeau», décrit Bertille. Les mains s’activent ensuite, et c’est par quelques coups de marteaux, un apéro puis par un intérêt têtu, que l’alchimie se fait. La jeune femme revient à la forge chaque semaine pendant plus d’une année avant d’être officiellement prise sous l’aile de Philippe. C’est que, en Suisse, la formation de forgeron·ne n’existe plus. Comme pour apprendre la calligraphie en Chine ou l’art du sushi au Japon, il faut donc trouver un maître ou une maîtresse qui transmettra son savoir-faire.

Depuis 2015, Bertille Laguet allie donc mandats de designeuse et travail à la forge. La commande d’une centaine d’armes (presque une petite armée!) et d’autres objets symboliques de la Fête est l’occasion pour elle de relever un nouveau défi. Elle s’occupe notamment de la confection des six couronnes des rois. Ce sont des recettes ancestrales ou des livres quelque peu anciens dont elle s’inspire. Les couronnes sont vieillies au bitume de Judée – un des nombreux noms poétiques de cet univers fantasmagorique –, pour éviter l’effet made in China que l’or dont elles sont recouvertes risque de leur donner. Leur conception est minutieuse – chaque volute est faite main, chaque outil est créé pour les réaliser – et vertigineuse. Huit cents coups de marteaux résonnent pour chaque grappe de raisin décorant les couronnes. Tout prend du temps. «C’est presque de la bijouterie», souffle Bertille. Travailler à la forge, c’est s’adapter aux outils, mais aussi les faire évoluer, les ajuster au-dessus des braises, pour satisfaire et les mains des forgeron·ne·s, et les traditions.

Quand mains et outils s’apprivoisent

Les traditions, parlons-en. Elles sont tapies dans tous les recoins de la forge et lui confèrent une aura mythique. L’alliage des feuilles qui sertissent les couronnes est tenu secret et date du Moyen Âge. Le tablier de Bertille a été confectionné sur le modèle d’un ancien maître forgeron, même s’il a été ajusté ensuite à ses hanches, pour éviter que le poids des outils qu’il contient ne pèse sur sa nuque. Le feu est alimenté au charbon, mélange savamment dosé. Les gestes, surtout, sont identiques depuis des siècles et répétés par l’apprentie, encore et encore, jusqu’à trouver la bonne prise de la main sur le marteau, le juste mouvement – celui qui créera le moins de courbatures –, le bon angle du poignet, le son juste du marteau sur l’enclume et la couleur exacte du métal – passant du jaune clair au rouge cerise. À force d’être exécutés, ils façonneront le métal, tout comme le corps de l’apprentie forgeronne.

Pourtant, dans cet univers rien n’est figé. Ce jour-là, à la forge, on écoute du Bénabar alors que les verres à vin sèchent dans le petit lave-vaisselle. Les apéros ne sont pas rares et, au village, pour le tout-venant, la forge est un lieu de passage. Pour les figurant·e·s de la Fête, elle est aussi un lieu d’exposition. Dans une salle plus reculée, en contournant le feu tout juste démarré, on s’approche des hallebardes, des pics, des sabres à deux mains. En trois enjambées, on les admire, du sol au plafond, du cuir à l’acier. Elles sont debout, elles sont imposantes, elles seront portées, seul ou à deux, les armes de la Fête. Leur fabrication, là aussi, fascine, et mêle histoire, esthétique et précision. Leurs pièces sont pliées, assemblées, soudées, clouées, marquées, poncées. Leurs finitions ont évolué au cours des décennies – quelques découpes au laser, des croix suisses ajoutées –, mais pour la Fête, toujours, demeure une tradition, et chaque manche d’arme cache son tire-bouchon.

Créé: 04.03.2019, 22h13

Bio

1906
Création de la forge de Chexbres, tenue par quatre générations de Naegele.
1988
Naissance de Bertille Laguet en Franche-Comté.
2012
Obtention d’un bachelor en design industriel à l’ECAL.
2015
Rencontre avec Philippe Naegele à la forge de Chexbres.
2017
Exposition en mars à la Chamber Gallery, à New York. Lauréate en juin d’un Swiss Design Award. Exposition «100 ans de design suisse» en octobre à Mexico.
2018
Obtention d’une bourse culturelle Leenaards.
2019
2e Prix de la Relève des métiers d’art suisse.

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