L’archéologue lausannois qui plonge sur les villes grecques englouties

Par monde et par Vaud (22/41)Le scientifique Julien Beck poursuit chaque été à Nauplie ses fouilles sous-marines dans l’espoir de documenter la plus ancienne cité d’Europe jamais découverte.

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Les étagères de sa jeunesse ployaient sous les volumes consacrés à l’océanographie. Le film «La vie aquatique» n’était pas encore sorti et le commandant Cousteau était son idole. Même lorsque sa calvitie a commencé à sévir, Julien Beck n’a pourtant jamais arboré le bonnet rouge de son héros. Et il a rapidement abandonné l’idée de se former à l’étude des fonds marins, troquant l’Institut d’océanographie de Monaco contre les Départements d’archéologie classique de Genève et de Lausanne. Après le papier des livres, le jeune licencié a dû se contenter des flots de sueur et d’apéros car son menu estival se composait plutôt de pierres, de terre et de poussière, le tout agrémenté de tessons de céramique.


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De la France à Israël, en passant par la Suisse, l’Italie et Chypre, il a creusé, frotté et mesuré sans relâche, le plus souvent sous un soleil de plomb, avant de rédiger une thèse de doctorat où, en épistémologue sourcilleux, il cherchait à circonscrire les «limites de l’interprétation» de sa discipline et donc de ses confrères. «Les archéologues sont des gens incroyables, devise-t-il avec une conviction malicieuse. D’un côté, ils sont atteints d’une obsession de précision – la «mesurite» aiguë, forme d’hypermétrie! – digne de la police scientifique. De l’autre, ils laissent libre cours à des interprétations sans limites!» Aussi attaché aux faits bien scellés (et à leur documentation méthodique) que rétif aux fantaisies sans fondements, il ne se serait toutefois pas imaginé, il y a encore dix ans, barbotant professionnellement dans les eaux bleues de la Grèce, non pas dans le sillage de Jojo le mérou, mais sur la trace de l’une des plus vieilles villes d’Europe jamais découverte.


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Une grotte habitée 35 000 ans

Attablé aux côtés de Catherine Perlès, professeur émérite avec laquelle il étudie des vestiges de la région au Musée archéologique de Nauplie, le Lausannois revient sur ce curieux retour à sa passion aquatique dans la cour de la Pension Marianna, établissement des frères Zotos où, été après été, il fait désormais partie de la famille. «C’est la faute de Catherine!» se défausse-t-il tout en engloutissant une salade grecque. L’archéologue française a fait partie de l’équipe américaine qui, depuis la fin des années 60, s’est intéressée, non loin de là, à la grotte de Franchthi, dans la baie de Kiladha. «Elle a été occupée par l’homme pendant au moins 35 000 ans et témoigne d’une évolution qui va de la fin du paléolithique jusqu’au néolithique. Un site de première importance.» Les Américains signalaient déjà dans les années 70 la forte probabilité que, dans les environs du néolithique, le site d’habitation se soit déplacé à l’extérieur de la grotte sur un territoire actuellement immergé. «Cette nouvelle exploration était dans les cordes de Julien», assure la spécialiste de la pierre taillée. Elle ne se trompait pas.

Surprise à Lambayanna

Dès 2012, l’archéologue entame sa prospection à la recherche d’un village englouti. L’une des premières idées consiste à effectuer des carottages rudimentaires dans les sédiments subaquatiques pour voir si des indices de vie se laissent déceler. D’une correction parfaite, sachant que la Grèce est très pointilleuse quand il s’agit de son patrimoine enfoui, Julien Beck demande aux autorités maritimes de la région où les effectuer sans risquer d’endommager un potentiel site. «Ils m’ont dit d’aller à la plage de Lambayanna, que je pouvais être sûr de ne tomber sur rien!»

Ironie: la plage où des archéologues garaient leurs voitures depuis des décennies pour visiter Franchthi dissimulait non pas un village mais une cité de l’âge du bronze!

Dès sa première plongée avec masque et tuba dans ces eaux qui sont à quelques centaines de mètres de la grotte de Franchthi, le Lausannois reste interdit. «Cela ne m’est pas apparu tout de suite, mais en observant le fond, à faible profondeur, j’ai fini par observer des alignements de pierres qui pouvaient difficilement être le fait de la nature et des courants.» Ironie: la plage où des archéologues garaient leurs voitures depuis des décennies pour visiter Franchthi dissimulait non pas un village mais une cité de l’âge du bronze! À l’incrédulité de départ succédaient ainsi un nouveau chantier et des techniques qui ne le sont pas moins pour mesurer et fouiller ce site sous-marin visité par le bateau PlanetSolar et le skipper Gérard d’Abboville, venus prêter main-forte en 2014 pour cartographier les fonds, entre autres à l’aide d’un sonar à balayage latéral. À plonger avec celui qui a découvert cette ville peut-être la plus vieille d’Europe, il est souvent plus facile de repérer les oursins tapis dans une anfractuosité que les structures des anciens murs, souvent éparses. Mais, avec un peu d’exercice, l’œil s’habitue et certains regroupements deviennent évidents. «Nous avons découvert des traces de fortifications imposantes dont on ne sait à quoi elles correspondent, mais qui sont bien plus grandes que celles de sites contemporains.» Des carottages ont d’ailleurs permis de confirmer des traces d’habitation dans toute la baie, qui pourrait contenir plus d’un village…

«L’Europe ne met pas assez en valeur des ressources culturelles souvent microrégionales qui permettent de porter un autre regard sur un passé lointain, à l’écart des nationalismes.»

Eau et gin tonic

Devant le coutumier gin tonic de début de soirée, Julien Beck laisse libre cours à un enthousiasme qui va au-delà de sa trouvaille spécifique. «Depuis la dernière période glaciaire, il y a environ 20 000 ans, l’Europe a perdu près de 40% de ses terres émergées en raison d’une élévation des eaux d’environ 120 mètres. Comme les rivages ont toujours été peuplés, il y a potentiellement encore de nombreux sites exceptionnels à découvrir.» Pour celui qui travaille à ce défi, l’enjeu n’est pas seulement celui de la recherche – permettre par exemple de préciser la chronologie des apports venus d’Orient – mais aussi de sensibiliser le grand public sans craindre de le faire rêver. «L’Europe ne met pas assez en valeur des ressources culturelles souvent microrégionales qui permettent de porter un autre regard sur un passé lointain, à l’écart des nationalismes.» À ce jeu, l’entreprenant archéologue ne pense pas qu’à plonger sous le soleil: à ses yeux, un bon exemple de site à revaloriser serait celui de Martigny.

Créé: 03.08.2018, 08h58

Trajectoire

1970 Naissance à Genève.

1972-1980 Séjours en famille aux USA (Washington DC, Seattle, Houston).

1988 Premier stage de fouille en France voisine.

1989 Maturité scientifique au Gymnase de la Cité, à Lausanne.

1994 Licence ès lettres en archéologie classique à l’Université de Genève.

1998 Diplôme de spécialisation en archéologie classique à l’Université de Lausanne.

2008 Doctorat ès lettres en archéologie classique à l’Université de Lausanne. Première visite de la grotte de Franchthi, en Grèce.

2010 Première direction de chantier à Chypre sur le site de Kataliondas Kourvellos. Commence à enseigner l’archéologie égéenne (préhistoire de la Grèce) à l’Université de Genève.

2012 Début du projet «baie de Kiladha», en Grèce, un projet de l’Université de Genève sous l’égide de l’École suisse d’archéologie et en collaboration avec le Service grec des antiquités sous-marines. Fouille-école de l’Université de Genève à Martigny.

2014 Expédition Terra Submersa en Grèce, avec PlanetSolar.

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