L’architecture pour passion

PortraitPhilip Jodidio, spécialiste d’architecture contemporaine, rédige ses prestigieux ouvrages en regardant le Weisshorn

Ni architecte ni ingénieur, je ne fais pas la critique des constructions dont je traite, elle apparaît en creux: je passe sous silence les réalisations que je n’apprécie pas.

Ni architecte ni ingénieur, je ne fais pas la critique des constructions dont je traite, elle apparaît en creux: je passe sous silence les réalisations que je n’apprécie pas. Image: VANESSA CARDOSO

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En Valais, Philip Jodidio, l’interlocuteur des architectes stars, est paradoxalement moins connu que son fils cadet. Coureur à pied, Alexandre, 27 ans, fait souvent l’objet d’articles dans la presse cantonale. Philip, lui, travaille discrètement dans le calme du chalet familial de Grimentz. Certains de ses livres n’en sont pas moins diffusés dans 70 pays! Il y a douze ans que la famille Jodidio réside dans le val d’Anniviers. Le pied-à-terre dont elle dispose à Lausanne facilite toutefois les départs et les retours de voyage. Car, auteur de plus de 140 ouvrages sur l’architecture internationale, Philip Jodidio est souvent amené à se déplacer. Le Japon? Vingt-cinq fois. Le golfe arabo-persique? Il est consulté par le Qatar et par Abu Dhabi. Les Etats-Unis? Son pays natal, où ses parents résident toujours.

C’est à Orange, dans le New Jersey, que Philip a vu le jour et qu’il a passé son enfance. Très tôt, son père Dimitry, un homme d’affaires amateur d’art, l’a familiarisé avec les musées. Et avec l’Europe. «En fait, j’ai parlé le français avant l’anglais.» Vacances en France, en Suisse… Mais études à Harvard, la prestigieuse université du Massachusetts. «J’hésitais entre l’histoire de l’art et l’économie. Alors, j’ai fait les deux!» En conclusion, une thèse sur le marché des tableaux impressionnistes avec, à la clé, des rencontres avec des marchands d’art et des collectionneurs comme Daniel Wildenstein et David Rockefeller.

«Timidement, à 22 ans, j’ai commencé à y publier des articles, principalement sur des sujets américains»

«Mes études terminées, ne sachant trop quoi faire, je suis allé à Paris.» Bien lui en prend. Son père vient d’acheter Connaissance des arts au groupe Hachette; un mensuel spécialisé dans les antiquités, la décoration et les objets d’art. «Timidement, à 22 ans, j’ai commencé à y publier des articles, principalement sur des sujets américains. Comme à Connaissance des arts, personne ne parlait anglais, j’ai dû me remettre au français, un peu négligé durant mes années universitaires.» D’autres revues s’occupant de décoration, Philip propose de faire de la place à l’architecture contemporaine. C’est ainsi que le jeune homme en vient à écrire sur des architectes de renom tels Philip Johnson et Robert Venturi, grandes figures du postmodernisme et tous deux Prix Pritzker, le Nobel de l’architecture.

Passeur de passion

En octobre 1979, la direction du mensuel lui est confiée. «Un peu malgré moi. Je ne tenais pas forcément à prendre davantage de responsabilités.» Aux numéros ordinaires, il ajoute 150 hors-série sur le Musée d’Orsay, les Grands Travaux, le Museum d’histoire naturelle, le Guggenheim Bilbao, entre autres. La Pyramide du Louvre l’intéresse tout particulièrement. «J’avais déjà rencontré I.M. Pei. Il m’a témoigné sa confiance en m’expliquant en avant-première son projet. C’était juste avant que n’éclate la polémique allumée par Le Figaro. Comme j’avais écrit un éditorial très favorable à la Pyramide, j’ai reçu des centaines de lettres de protestation de lecteurs. Nos abonnés étaient assez conservateurs…»

N’étant ni architecte ni ingénieur, Philip Jodidio a une approche plus synthétique que technique des constructions dont il traite. Il n’en fait pas la critique. «Elle apparaît en creux: je passe sous silence les réalisations que je n’apprécie pas.» Il se voit comme un passeur qui, après s’être informé auprès des meilleures sources – les grands architectes de ce temps – communique sa passion à ses lecteurs. Ses livres sont publiés par de prestigieux éditeurs: Rizzoli, Birkhäuser, Prestel, Thames Hudson, Actes Sud et surtout Taschen. Pour cette maison, il a produit près de 80 livres, qu’il s’agisse de panoramas de l’architecture contemporaine ou de monographies. Parmi ces dernières, David Chipperfield, Oscar Niemeyer, Zaha Hadid, Tadao Ando, Santiago Calatrava, Jean Nouvel, Renzo Piano et Mario Botta. Pour Rizzoli, à New York, il a en projet un Christian de Portzamparc, et pour Prestel, à Munich, un Jean-Michel Wilmotte.

Le Japon et la discrétion

Revers de sa discrétion naturelle, il est peu sollicité en Suisse. Tout au plus a-t-il officié comme juré pour un projet de bâtiment des remontées mécaniques de Grimentz et écrit-il régulièrement pour le magazine Espaces Contemporains. Il fallait une personnalité de la dimension de Patrick Aebischer, alors président de l’Ecole polytechnique fédérale, pour le repérer. «J’ai découvert en Philip un érudit de l’architecture moderne, avec en particulier une passion que nous partageons pour l’architecture japonaise, le tout agrémenté d’une grande modestie. Son livre sur Tadao Ando est un monument. C’était donc tout naturellement que nous lui avons demandé de rédiger un ouvrage sur le Rolex Learning Center de SANAA. Plus récemment, nous l’avons commissionné pour un autre sur le bâtiment ArtLab de Kengo Kuma.»

Indépendant depuis la vente de Connaissance des arts à Bernard Arnault, en 2002, Philip Jodidio ne manque pas de travail. On le sollicite de Genève à Abu Dhabi et au Qatar. «C’est par Pei et Wilmotte, qui étaient associés à la conception et à l’aménagement du Musée d’art islamique à Doha, que j’ai été mis en contact avec la sœur de l’actuel émir qui est «chairperson» des musées.» Au bout du lac, l’Aga Khan Trust for Culture le consulte régulièrement pour ses publications. Sous son égide, il s’apprête d’ailleurs à faire paraître chez Prestel un bilan de l’action de cette fondation en Afghanistan: Preserving Historic Heritage.

La fréquentation des «rich and famous» est loin de l’avoir blasé. Son ami le sculpteur Yves Dana souligne «sa capacité à toujours s’étonner. Son œil plonge dans l’inattendu avec humour et douce complicité, que ce soit à Paris, à New York ou en montagne.» A Grimentz, Philip Jodidio apprécie «le calme, la beauté, une vue sur le Weisshorn, des balades avec les enfants et maintenant avec les petits-enfants». Sa fille Christina, avocate, a épousé un Rouvinez. Et son épouse Alexandra a longtemps travaillé pour la course Sierre-Zinal. On ne fait pas plus valaisan.

Créé: 25.04.2017, 09h33

Bio

1954 Naissance à Orange, New Jersey (USA).

1976 Termine ses études à Harvard.

1976 – 2002 Collabore puis dirige le mensuel Connaissance des arts, à Paris.

1982 Epouse Alexandra Brouwer.

1983 Naissance de sa fille Christina. Suivront Nicholas (1986) et Alexandre (1990).

1990 Premier voyage au Japon.

1993 Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres et premier livre pour les éditions Taschen.

2005 S’établit en Suisse.

2010 Publication de Tadao Ando, son best-seller.

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